Quelques traductions
Vous trouverez ci-après quelques traductions au fil des 33 chapitres du Zhuang Zi. Elles n’ont pas vocation à l’exhaustivité, et il s’agit d’une sélection parfaitement subjective.
Si vous souhaitez des références plus complètes, vous en trouverez ici.
《庄子·内篇·逍遥游第一》- Chapitre 1 — Libre Errance
» [1.1] 北冥有鱼,其名为鲲。鲲之大,不知其几千里也。化而为鸟,其名为鹏。鹏之背,不知其几千里也。 怒而飞,其翼若垂天之云。是鸟也,海运则将徙于南冥。南冥者,天池也。
Dans les profondeurs du Nord il y a un poisson, dont le nom est Kun. La taille du Kun, nul ne sait combien de milliers de lieues elle fait.
Métamorphosé en oiseau, il prend le nom de Péng[11]. L’envergure du Péng, nul ne sait combien de milliers de lieues elle fait.
Lorsqu’avec force il s’envole, ses ailes sont comme des nuages bordant les cieux. L’oiseau, au dessus des flots agités (par son vol), se dirige vers les profondeurs du Sud. Ces profondeurs, c’est un vaste bassin naturel[12].
[11] - Le Péng est un oiseau mythique qui selon la tradition représente l’homme porté par de grands idéaux, et qui —comme l’oiseau que la masse des vents sous lui sustente— ne peut vivre sans eux.
Il a laissé de nombreux idiomes (成语) dont tous proviennent plus ou moins directement de ce chapitre:
【鹏路翱翔】 [pénglù’áoxiáng] (l’essor vers sa destination du Péng)
【鹏抟九天】 [péngtuanjiǔtiān] (l’ascension tournoyante du Péng vers les Cieux)
【鹏程万里】 [péngchéngwànlǐ] (le voyage de dix-mille lieues d’un Péng)
【鹍鹏得志】 [kūnpéngdézhì] (les idéaux d’un Péng)
etc. 【扶摇直上】 [fúyáozhíshàng] 【扶摇万里】 [fúyáowànlǐ]…
Plus généralement, cette fable peut être interprétée comme le voyage initiatique de l’âme, qui, des profondeurs obscures, ignorante de son potentiel, devient cet oiseau fabuleux. C’est à cette partie de l’homme qui ne demande qu’à s’éveiller que s’adresse la métaphore.
[12] - 天池, littéralement “bassin, mare du Ciel”. Il faudrait en fait plutôt comprendre 天然的大池, c’est-à-dire grande étendue d’eau naturelle…
» [1.2] 齐谐者,志怪者也。谐之言曰:“鹏之徙于南冥也,水击三千里,抟扶摇而上者九万里,去以六月息者也。” 野马也,尘埃也,生物之以息相吹也。天之苍苍,其正色邪?其远而无所至极邪?其视下也,亦若是则已矣。
QíXié[21] nous conte de nombreux prodiges. Les paroles de Xié disent:
« Lorsque Péng se dirige vers le Sud, l’eau est agitée de remous trois mille lieues autour, et c’est porté sur de formidables volutes de vapeur qu’il s’élève de quatre-vingt-dix mille lieues, et ce n’est qu’au terme d’un voyage de six mois qu’il s’arrête. »
Chaude et fine brume du printemps[22] et ballets de nuages de poussière[23] lui parviennent, rythmés par la grande respiration (des êtres) de la Nature.
Le ciel semble d’un bleu si profond, se peut-il que ce soit là sa véritable couleur ? Est-ce plutôt qu’aussi loin que porte le regard, son immensité semble sans limite ?
Mais l’oiseau se contente de regarder en bas, rien de plus.
[21] - 齐谐 [qíxié] est vraisemblablement le nom d’un ouvrage, dont la traduction littérale n’a probablement pas de sens (ou trop…). D’autant que certains pensent qu’il pourrait aussi s’agir du nom d’une personne (ambiguïté possible avec le double sens de 志).
[22] - Parfois traduit littéralement par “cheval sauvage”, [yěmǎ] 野马 est une façon imagée de désigner la chaude brume humide qui enveloppe canopée et montagnes, semblable à celle qui enveloppe un cheval qui vient de galoper.
Le caractère 腾 [téng], qui signifie originellement “galoper”, possède aussi cette signification (腾腾 veut dire bouillant, fumant).
[23] - La “poussière du monde” est un thème classique, en particulier du bouddhisme Chan 禅.
Ainsi le premier disciple du cinquième patriarche 弘忍 (Huang-Ren), 神秀(Shen-Xiu) avait écrit:
| 『身是菩提树, 心如明镜台, 时时勤拂拭, 莫使惹尘埃。』 |
« Ce corps est l’arbre de la Boddhi, l’âme est comme un miroir qui luit. Fais qu’il soit toujours propre et que nulle poussière ne s’y dépose. » |
shen shi boti shu xin ru mingjing tai shishi le foshi moshi re chen’ai |
Ce à quoi le simple cuisinier 慧能 Hui-Neng (qui deviendra ainsi le sixième patriarche au détriment de Shen-Xiu), aurait alors répondu :
| 『菩提本无树, 明镜亦非台, 本来无一物, 何处惹尘埃!』 |
« La Boddhi n’a pas d’arbre, Le miroir brillant ne luit nulle part. Comme dès le premier moment il n’y a rien, où la poussière pourrait-elle se déposer ? » |
boti ben wu shu mingjing yi fei tai benlai wuyi wu hechu re chen’ai |
» [1.3] 且夫水之积也不厚,则其负大舟也无力。覆杯水于坳堂之上,则芥为之舟。 置杯焉则胶,水浅而舟大也。风之积也不厚,则其负大翼也无力。 故九万里则风斯在下矣,而后乃今培风;背负青天而莫之夭阏者,而后乃今将图南。
Si l’eau n’est pas suffisamment dense, elle ne saurait avoir assez de force pour porter un grand bateau.
Videz une tasse d’eau au-dessus d’un trou dans le sol, et seul un grain de moutarde saura y faire le bateau. Essayez d’y placer la tasse, et elle restera collée au fond, l’eau étant trop peu profonde, et l’embarcation trop grande.
Si le vent n’est pas suffisamment dense, il ne saurait avoir assez de force pour porter de grandes ailes.
C’est ainsi qu’à quatre-vingt-dix mille lieues (d’altitude), avec les vents en dessous, (le Péng) à présent fait usage des vents; et c’est avec le ciel azuré sur le dos pour seul obstacle qu’il se dirige vers son dessein, le Sud.
» [1.4] 蜩与鸴鸠笑之曰:“我决起而飞,抢榆枋,时则不至而控于地而已矣,奚以之九万里而南为?” 适莽苍者,三飡而反,腹犹果然;适百里者,宿舂粮;适千里者,三月聚粮。之二虫又何知!
La cigale dit en riant à la tourterelle: « Je peux faire de mon mieux et voler au sommet d’un orme ou d’un sappan, et parfois je tombe sur le sol avant d’y parvenir. Quelle peut bien être l’utilité de s’élever de quatre-vingt-dix mille lieues pour partir vers le Sud ? »
Celui qui va dans la verdure de son voisinage prend trois repas et revient le ventre encore plein.
Celui qui va cent lieues broie son riz une nuit avant.
Celui qui va mille lieues prévoit ses provisions trois mois avant.
Ces deux minuscules créatures, que peuvent-elles savoir à cela ?
» [1.5] 小知不及大知,小年不及大年。奚以知其然也? 朝菌不知晦朔,蟪蛄不知春秋,此小年也。 楚之南有冥灵者,以五百岁为春,五百岁为秋;上古有大椿者,以八千岁为春,八千岁为秋,此大年也。 而彭祖乃今以久特闻,众人匹之,不亦悲乎!
Le petit savoir ne peut concevoir le grand savoir, pas plus que la courte vie ne peut concevoir la longévité. Comment concevoir une notion qu’on ignore ? Le champignon qui s’épanouit au matin ne connaît rien des lunaisons, et la cigale d’été ne connaît rien du printemps et de l’automne. Cela sont de courtes vies.
Au Sud de l’État de Chu il y a le Mínglíng[51], pour qui cinq cents ans équivalent à un printemps, et cinq cents ans équivalent à un automne. L’Antiquité avait un arbre vénérable (Chun), pour qui huit mille ans équivalent à un printemps, et huit mille ans équivalent à un automne. Cela sont de longues vies[52].
Et seul Péng Zu[53] est encore aujourd’hui réputé pour sa longévité, que tous cherchent à s’y comparer, n’est-ce pas lamentable!
[51] - Les commentateurs ne sont pas d’accord sur ce 冥灵 [mínglíng]. L’avis semble prédominer qu’il s’agit d’une espèce de tortue géante, mais certains affirment qu’il s’agit plutôt d’un arbre.
[52] - “此大年也” semble avoir été perdu dans certaines retranscriptions.
[53] - 彭祖 [Péngzǔ] (litt. l’ancêtre de la région de Peng) est une figure mythique de l’Antiquité chinoise censée avoir vécu plus de 800 ans. Un certain nombre de légendes y sont attachées, plus ou moins déformées ou adaptées (en particulier au niveau de la cohérence historique). Ainsi un célèbre Nô qui s’en serait inspiré, intitulé 枕慈童 [zhěncítóng] (ou en japonais (まくらじどう) [makurajidou] — l’enfant / le serviteur à l’oreiller). — on trouve parfois 菊慈童 [júcítóng] (ou en japonais (きくじどう) [kikujidou] — l’enfant / le serviteur aux chrysanthèmes).
Celui-ci raconte l’histoire d’un jeune garçon au service de l’Empereur en Chine (présumément l’Empereur Mù 穆王 de la Dynastie des Zhou 周朝 (-1001 –947 av. J.-C.), mais dont les faveurs impériales attisent les jalousies des ministres.
Il vient à malencontreusement enjamber l’oreiller impérial, et devant un acte d’un tel manque de respect, l’Empereur ne peut repousser les demandes de châtiments des jaloux. Mais plutôt que de condamner à mort l’enfant, il l’exile sur le mont Lìxiàn 郦县山 livré aux bêtes.
Avant qu’il ne parte, il lui donne en secret une phrase qui était écrite sur son oreiller en lui recommandant de la réciter tous les jours. Puis le souvenir du garçon se perd avec les années.
Des décennies plus tard, la rumeur d’une source de jouvence se répand et l’Empereur fait mander un homme pour en savoir plus. Celui-ci découvre dans la forêt un jeune homme dormant dans des chrysanthèmes. S’enquérant auprès de ce qu’il croyait d’abord être une apparition fantômatique, l’homme apprend du garçon qu’il est un serviteur exilé de l’Empereur. L’homme connaît cette histoire,… mais elle s’est passée il y a 800 ans.
C’est grâce au sutra récité tous les matins, et écrit sur les feuilles des chrysanthèmes desquelles la rosée s’écoulait pour former une source de nectar 菊水 que le jeune garçon aurait ainsi vécu sans vieillir.
Sortant de son exil qui n’avait plus lieu d’être, il prit le nom de Pengzu et transmit le sutra à l’Empereur qui le transmit à sa descendance.
[À propos du sutra] Les quelques mots donnés par l’Empereur seraient en fait un sutra provenant du Sutra du Lotus 《妙法莲华经》 [Miàofǎ liánhuá jīng] (en abrégé 法华经).
Les écrits chinois contredisent les dates communément admises pour le personnage historique connu sous le nom de Bouddha Shakyamuni, l’Éveillé ([Shìjiāmùní Fó] 释迦牟尼佛, Gautama, fondateur du bouddhisme v.-563 –483 av. J.-C.). En effet, selon la tradition, il serait né il y a plus de trois mille ans dans la vingt-quatrième année du règne de l’Empereur Zhao 昭 (-1052 à –1002) de la dynastie Zhou, et serait entré au Nirvana (涅槃 [nièpán]) la cinquante-troisième année du règne de l’Empereur Mù (donc à 79 ans). Ces dates rendant plausible la rencontre entre l’Empereur et le Bouddha, qui lui aurait enseigné ces stances, en particulier celle du chapitre 25 (普门品 La porte universelle du Bodhisattva qui entend les cris du monde) que l’Empereur aurait transmise au garçon.
Sont-ce ces strophes ?… 『慈眼视众生 福聚海无量』
« Il regarde tous les êtres avec bienveillance, tel un océan de bienfaits incommensurable »
» [1.6] 汤之问棘也是已:“穷发之北,有冥海者,天池也。有鱼焉,其广数千里,未有知其修者,其名为鲲。 有鸟焉,其名为鹏,背若太山,翼若垂天之云;抟扶摇、羊角而上者九万里,绝云气,负青天,然后图南,且适南冥也。”
Tang[61] posait à Jí[62] ces questions: « dans les contrées désolées du Nord, il y a une mer profonde, vaste bassin naturel. On y trouve un poisson, qui s’étend sur plusieurs milliers de lieues, dont personne ne connaît la longueur; son nom est Kun.
Et il y a un oiseau, son nom est Peng, le dos comme une immense montagne[63] et les ailes comme des nuages embrassant le ciel. Il produit de grandes volutes, et s’élève quatre-vingt-dix mille lieues au dessus des vents, fendant air et nuages, avec seulement le ciel bleu au dessus de lui. Puis il dirige son vol au sud, où il va rejoindre les profondeurs du Sud. »
[61] - Présumément l’Empereur 商汤 Shang Tang (v. –1783 –1753 av. J.-C.).
Fondateur de la dynastie Shang. Vassal du tyran Xia Jie (dernier souverain de la première dynastie historique), il le renversa à Xia Tai, et l’exila à Nanchao. C’est après la conquête de Xia qu’il fonda la dynastie Shang, en réalité la première dont on ait de véritables traces (archéologie & écrits).
[62] - 棘 un ministre ou un sage contemporain de Shang Tang?
Le passage possède certaines similitudes avec le chapitre du Lièzi 《列子·汤问》. L’interlocuteur de l’Empereur y est appelé 夏革 Xiàgé.
Certains commentateurs pensent que le choix des noms n’est pas innocent et serait plus subtil qu’une prétendue confrontation historique.
Tang 汤 signifie classiquement la source chaude (qu’on retrouve par exemple dans le poème de 李白 LiBai 《安州应城玉女汤作》) et par extension, la décoction, la soupe. Quant à 棘 c’est l’épine, la ronce (par extension la difficulté).
Grâce au symbole de la mer et de la ronce (l’aiguille) discutant comme précédemment la cigale et la tourterelle, serait-ce une autre façon d’aborder l’un des thèmes récurrents du ZhuangZi: l’immensité et l’infinitésimal ?
—cf. 【大海捞针】 [dàhǎi lāozhēn] «draguer l’océan à la recherche d’une aiguille»
[63] - On trouve aussi dans certaines version 背若泰山 (le dos ressemblant au Mont Tai Shan).
» [1.7] 斥鴳笑之曰:“彼且奚适也?我腾跃而上,不过数仞而下,翱翔蓬蒿之间,此亦飞之至也,而彼且奚适也?”此小大之辩也。
La petite caille dit en riant: « Où croit-il aller ainsi ? Moi je m’élance en l’air, pas plus de quelques mètres avant de redescendre, voletant au milieu des herbes folles[71], c’est là l’apex de mon vol; alors où croit-il aller ? ».
Ceci est la différence entre le grand et le petit.
[71] - 【蓬蒿】 [pénghāo] signifie en général “herbes sauvages”. Ce mot est composé de 蓬 (vergerette, érigéron —en anglais fleabane) et 蒿 (artémise, variété d’armoise, —en anglais wormwood, mugwort, artemisia) qui sont deux plantes sauvages qui ont entre autres la réputation de chasser les mouches, et certaines vertus médicinales. La seconde est notoirement connue en Occident pour être la plante dont on tire l’absinthe.
» [1.8] 故夫知效一官、行比一乡、德合一君、而徵一国者,其自视也亦若此矣,而宋荣子犹然笑之。 且举世而誉之而不加劝,举世而非之而不加沮,定乎内外之分,辩乎荣辱之境,斯已矣。 彼其于世,未数数然也。虽然,犹有未树也。
Ainsi, celui qui estime avec suffisance avoir le savoir pour occuper une position officielle, ou la meilleure conduite de sa région natale, ou la vertu pour plaire à un prince, ou le talent pour gagner le respect de tout un état, se regarde de la même façon que ces petites créatures, et Sòng Róng Zi[81] aurait sûrement ri d’un tel homme.
Car le monde aurait bien pu le louer, cela ne l’aurait pas plus encouragé, et le monde aurait bien pu le condamner, cela ne l’aurait pas plus découragé. Il traçait une ligne nette entre l’intérieur et l’extérieur[82], et connaissait les limites de la gloire et de la disgrâce, rien de plus.
Peu importait le cours du monde, il allait sans s’affairer. Et pourtant, il avait encore (des talents) non cultivés.
[81] - 宋荣子 de son vrai nom 宋钘 [sòng jiān]. Contemporain de la période des Royaumes Combattants.
[82] - Ici, différence entre soi (la psyché) et les affaires du monde. Pour Zhuang Zi, la seule chose digne d’intérêt est l’esprit, tout le reste (louanges et critiques) y est extérieur.
» [1.9] 夫列子御风而行,泠然善也,旬有五日而后反。彼于致福者,未数数然也。此虽免乎行,犹有所待者也。
Quant à Liè Zi[91], il chevaucha le vent, et c’est avec aisance qu’il le fit, et une quinzaine de jours ensuite, il revint.
Aussi loin qu’il allât dans sa quête du bonheur, il ne s’affaira jamais. Il échappa au souci de la marche, mais il y avait encore quelque chose dont il dépendait.
[91] - 列子, de son vrai nom 列御寇 [lièyùkòu], originaire de l’état de Zhèng 郑国, contemporain des Royaumes Combattants (v. 450 av. J.-C.), est un des pères du taoïsme.
Le Liezi (ouvrage éponyme) est un des classiques du taoïsme parfois appelé “le vrai classique du vide parfait”, qui a été compilé vraisemblablement vers le 3ème siècle avant J.-C.
Parmi les enseignements du Lièzi on trouve la spontanéité 自然 (qui signifie en langue moderne “nature”) qui permet à l’homme de trouver sa véritable place dans la nature. Elle permet ainsi de renoncer au savoir, au désir de trouver des raisons, et ultimement de se libérer des sentiments et pensées.
» [1.10] 若夫乘天地之正,而御六气之辩,以游无穷者,彼且恶乎待哉?故曰:至人无己,神人无功,圣人无名。
S’il est homme qui a compris l’essence du Ciel et de la Terre, maîtrisé les changements des six climats[101] pour s’aventurer dans l’infini, alors de quoi celui-là dépendrait-il encore ?
C’est pourquoi j’affirme: L’Homme Parfait[102] ignore l’ego, l’Homme de l’Esprit ignore la maîtrise, et l’Homme de Vertu ignore la renommée.
[101] - Selon la médecine traditionnelle chinoise, le ciel se transforme sans cesse. Ses transformation 运气 s’accomplissent sous l’action des cinq éléments (五运) et des six influences (facteurs climatiques ou énergies exogènes selon les littératures) 六气.
De même, que le climat, l’équilibre du corps humain est liés à celui des six méridiens et du qi dans les cinq viscères (cœur, foie, rate, poumon, et reins). C’est par ce reflet de la nature dans l’homme que l’interprétation des maladies en fonction des changements du climat prend tout son sens.
Cinq mouvements (phases évolutives) 五运
Cycle de génération : le bois 木 nourrit le feu 火, qui nourrit la terre (cendres) 土, qui produit le métal 金, qui produit l’eau (en s’évaporant) 水, qui nourrit le bois. Contrebalancé par le cycle d’agression : le bois brûle la terre qui absorbe l’eau qui éteint le feu qui fond le métal qui coupe le bois.
Les six facteurs climatiques (dans l’ordre)
associant noms des méridiens principaux, action et élément
■■■■□ » 厥阴风木 Yin affaibli » bois séché (vent)
■■■□□ » 少阴君火 petit Yin » feu de l’Empereur (canicule)
■■□□□ » 少阳相火 petit Yang » feu du conseiller (chaleur)
■■■■■ » 太阴湿土 grand Yin » terre humidifiée (humidité)
■□□□□ » 阳明燥金 Yang brillant » métal desséché (sécheresse)
□□□□□ » 太阳寒水 grand Yang » eau gelée (froid)
ou plus classiquement 阴、阳、风、雨、晦、明. (“天有六气…六气曰阴、阳、风、雨、晦、明也。”――《左传·昭公元年》 )
[102] - 至人 [zhìrén] “Homme Ultime, pleinement réalisé”, l’idéal taoïste.
mis en parallèle avec 神人 [shénrén] “homme spirituel”, transcendant les conventions extérieures et 圣人 [shèngrén] le sage, le saint qui se distingue par son impeccabilité.
Viendrait s’y ajouter l’Immortel 仙人 [xiānrén], et l’Homme Vrai 真人 [xiānrén] sans que la distinction entre ces notions soit nettement expliquée. Il s’agirait en fait d’une gradation dans l’évolution spirituelle.
» [1.11] 尧让天下于许由,曰:“日月出矣,而爝火不息,其于光也,不亦难乎? 时雨降矣,而犹浸灌,其于泽也,不亦劳乎?夫子立而天下治,而我犹尸之,吾自视缺然。请致天下。” 许由曰:“子治天下,天下既已治也,而我犹代子,吾将为名乎?名者,实之宾也,吾将为宾乎?鹪鹩巢于深林,不过一枝;偃鼠饮河,不过满腹。归休乎君,予无所用天下为!庖人虽不治庖,尸祝不越樽俎而代之矣。”
Yao, voulant abdiquer en faveur de XuYou[111], lui dit:
« Quand le soleil et la lune sont visibles, et que les torches continuent de brûler, n’est-il pas difficile pour elles de briller ?
Quand vient la saison des pluies, et que l’on continue d’irriguer les champs, n’est-ce pas s’éreinter pour rien à les humidifier ?
Vous sur ce trône, le monde serait bien gouverné, et j’en occupe encore la place, mais je suis conscient de mes défauts. Je vous prie d’accepter l’Empire. »
XuYou dit « Vous gouvernez l’Empire, et l’Empire est bien gouverné, si je prends votre place, le ferais-je pour la renommée ? La renommée, ce n’est qu’un reflet de la réalité, ne deviendrai-je qu’un reflet ?
Quand la fauvette couturière construit son nid au plus profond de la forêt, elle n’utilise pas plus d’une branche; quand la taupe vient boire à la rivière, elle ne prend pas plus que son content.
Retournez-vous-en mon Prince, et laissez-là l’affaire, je n’ai que faire d’un Empire ! Même si le cuisinier ne sait pas tenir sa cuisine, le prêtre ne va pas préparer pour lui le vin des ciboires et les viandes de l’autel.[112]
[111] - 许由 [Xǔ Yóu] Grand sage de l’Antiquité chinoise de son vrai nom 宇仲武 [Yǔ Zhòng Wǔ], qui vécut en reclus à 箕山 [Jīshān].
[112] - Est à l’origine du chengyu (idiome) 【越俎代庖】 [yuèzǔdàipáo] qui signifie outrepasser ses attributions.
» [1.12] 肩吾问于连叔曰:“吾闻言于接舆,大而无当,往而不返。吾惊怖其言,犹河汉而无极也,大有径庭,不近人情焉。” 连叔曰:“其言谓何哉?” 曰:“‘藐姑射之山有神人居焉。肌肤若冰雪,淖约若处子,不食五谷,吸风饮露,乘云气、御飞龙而游乎四海之外。其神凝,使物不疵疠而年谷熟。’吾以是狂而不信也。” 连叔曰:“然,瞽者无以与乎文章之观,聋者无以与乎钟鼓之声。岂唯形骸有聋盲哉?夫知亦有之。是其言也,犹时女也。之人也,之德也,将旁礴万物以为一,世蕲乎乱,孰弊弊焉以天下为事?之人也,物莫之伤,大浸稽天而不溺,大旱金石流、土山焦而热。是其尘垢秕糠,将犹陶铸尧舜者也,孰肯以物为事!”
Jian Wu dit à Lian Shu[121]: « J’écoutais les paroles de Jie Yu[122], exégérées et sans limites, s’épanchant sans revenir en arrière. J’étais abasourdi à ces paroles, aussi démesurées que la voie lactée, sans commune mesure avec le monde[123], qu’on serait en peine de les appliquer aux affaires humaines. »
Lian Shu demanda : « Ces paroles, quelles étaient-elles donc ? »
(Jian Wu) reprit : « “Au fin fond des montagnes de Guyè, vit un Homme Divin. Une peau (d’une pâleur) de neige glacée, le port gracieux d’une jeune fille, ne mangeant pas des cinq céréales, mais respirant le vent et buvant la rosée, grimpant sur les nuages et la brume il chevauche un dragon et voyage au delà des quatre mers. Concentrant son esprit, il protège les créatures de la maladie et des épidémies, et favorise les récoltes.” Je pense que ce sont des billevesées, et refuse de les croire.
Lian Shu dit alors : « Bien entendu, (pas plus qu’) un aveugle ne peut jouir de la vue d’une œuvre d’art ni (qu’)un sourd ne peut jouir du son des carillons et des tambours. Comment seul le corps humain pourrait-il être aveugle et sourd ? La conscience humaine aussi le peut. Et ces paroles, s’appliquent justement à ce que tu viens de dire.[124]
Cet homme, avec toute sa vertu, est sur le point de s’unifier à la totalité de la création. La société adressant ses prières confusément, qui peut regarder la corruption de l’Empire comme valant qu’on s’en préoccupe ? Rien ne pourrait blesser cet homme. Vienne le déluge, qu’il ne serait pas noyé. Vienne une sécheresse propre à fondre métaux et pierres et à carboniser monts et vallées, qu’il ne serait pas brûlé.
De ses squames et de sa crasse seuls, l’on pourrait modeler un Yao ou un Shun! Pourquoi se préoccuperait-il de choses si prosaïques ? »
[121] - Probablement personnages fictifs créés par Zhuang Zi pour illustrer son propos.
[122] - Ermite de l’État de Chu 楚国, de son vrai nom Lu Tong 陆通, cité par Confucius dans le 《论语·微子》.
[123] - Est à l’origine du chengyu (idiome) 【大相径庭】 [dàxiāng jìngtíng] (parfois 【大相迳庭】) qui désigne de grandes différences (comme à comparer la cour impériale avec un sentier).
[124] - Parfois rendu par “ses paroles sont comme celle d’une vierge”, mais il semblerait que 女 (femme) soit en fait à comprendre comme 汝 “toi”.
» [1.13] 宋人资章甫而适越,越人断发文身,无所用之。
Un homme de l’état de Song qui vendait des chapeaux de cérémonie alla en voyage dans l’état de Yuè, mais les gens de Yuè qui se coupent les cheveux et se tatouent le corps, n’en ont pas l’utilité.
» [1.14] 尧治天下之民,平海内之政。往见四子藐姑射之山,汾水之阳,杳然丧其天下焉。
L’Empereur Yao avait dirigé le peuple de tout un Empire et les affaires de toutes les terres bordées par les mers. Il alla rencontrer les Quatre Sages du lointain Mont Guyè [141], au nord du fleuve Fen, et il y oublia complètement son Empire.
[141] - 四子 Quatre Sages 王倪, 齧缺, 被衣, 许由 qu’on retrouve dans le chapitre XII.
» [1.15] 惠子谓庄子曰:“魏王贻我大瓠之种,我树之成而实五石。以盛水 浆,其坚不能自举也。剖之以为瓢,则瓠落无所容。非不呺然大也, 吾为其无用而掊之。”庄子曰: “夫子固拙于用大矣。宋人有善为不龟手之药者,世世以洴澼絖 为事。客闻之,请买其方百金。聚 族而谋之曰:‘我世世为洴澼絖,不过数金。 今一朝而鬻技百金,请与之。’客得之,以说吴王。越有难,吴王 使之将。冬,与越人水战,大败越人,裂地而封之。能不龟手一也, 或以封,或不免于洴澼絖,则所用之异也。 今子有五石之瓠,何不虑以为大樽而浮乎江湖,而忧其瓠落无所容? 则夫子犹有蓬之心也夫!”
Hui Zi dit à Zhuang Zi : « le roi de Wei m’a donné des graines d’une énorme calebasse. Je les ai plantées, et quand elles ont grandi, le fruit était assez grand pour contenir cinq piculs. J’ai essayé de l’utiliser pour contenir de l’eau, mais il était si lourd que je ne pus le soulever. Je l’ai fendu en deux pour en faire des pelles, mais il était si grand et peu pratique que je ne pus le planter en quoi que ce soit. Ce n’est pas que les calebasses n’étaient pas assez grandes, mais je décidais qu’elles ne servaient à rien et les ai donc mises en pièces. »
Zhuang Zi dit « Tu es bien emprunté quand il s’agit d’utiliser de grandes choses!
Dans l’état de Song, il y avait un homme qui était doué à faire un baume pour empêcher les mains de gercer, et générations après générations, sa famille gagna sa vie en blanchissant la soie dans l’eau. Un voyageur entendit parler du baume et offrit d’acheter la formule pour une centaine de pièces d’or. L’homme réunit sa famille lors d’un conseil. (et leur dit) “Pendant des générations, nous avons blanchi la soie et n’avons guère gagné plus de cent pièces d’or. Maintenant en vendant notre secret, nous avons la possibilité de gagner cent pièces en une matinée. Vendons-le lui!”
Le voyageur obtint la recette et la présenta à la cour du roi de Wu, qui était en difficulté avec l’état de Yuè. Le roi lui donna la charge de ses troupes, et pendant l’hiver ils combattirent les flottes du roi de Yuè et les battirent à plate couture. On donna une partie des territoires conquis comme fief en récompense à cet homme. Le baume qui avait le pouvoir de protéger des gerçures dans les deux cas; mais l’un des hommes l’utilisa pour gagner un fief, tandis que l’autre n’en fit jamais rien au delà du blanchiment de la soie. Parce qu’ils l’appréhendaient de façons différentes.
À présent tu as une calebasse assez grande pour contenir cinq piculs. Pourquoi n’as tu pas eu l’idée d’en faire une embarcation dans laquelle tu pourrais naviguer sur les rivières et les lacs, au lieu de te soucier parce qu’elle était trop grande et peu pratique pour la planter dans quoi que ce soit!
Il semblerait que tu aies l’esprit bien étriqué (avoir des herbes dans le cœur ?). »
» [1.16] 惠子谓庄子曰:“吾有大树,人谓之樗。其大本臃肿而不中绳墨, 其小枝卷曲而不中规矩。立之涂,匠者不顾。今子之言,大而无用, 众所同去也。” 庄子曰:“子独不见狸狌乎? 卑身而伏,以候敖者;东西跳梁,不避高下;中于机辟,死 于罔罟。今夫嫠牛,其大若垂天之云。此能为大矣,而不能执鼠。今 子有大树,患其无用,何不树之于无何有之乡,广莫之野,彷徨乎无 为其侧,逍遥乎寝卧其下。不夭斤斧,物无害者,无所可用,安所困 苦哉!
Hui Zi dit à Zhuang Zi « j’ai un grand arbre que les gens appelent Shu. Son tronc est trop noueux et irrégulier pour pouvoir y appliquer une règle, ses branches sont trop arquées et sinueuses pour pouvoir y appliquer un compas ou une équerre. Il pourrait être près d’une route qu’aucun charpentier ne s’arrêterait pour le considérer.
Tes paroles aussi sont grandes et inutiles, si bien que tous les méprisent. »Zhuang Zi répondit « Tu n’as probablement jamais vu un chat sauvage ou un vison. Il rampe et se cache, à l’affût de tout ce qui passe. Il saute et court est et ouest, n’hésitant pas à aller haut ou bas ; jusqu’à ce qu’il tombe dans un piège et meure dans le filet.
Il y a aussi le yak, grand comme un nuage couvrant le ciel. Il a beau être prodigieusement grand, il n’en sait pas plus attraper les rats.
Maintenant tu as ce grand arbre, et tu es ennuyé parce qu’il est inutile. Pourquoi ne pas le planter au fin fond d’un village ou d’un champ, te relaxer et ne rien faire à ses côtés, ou bien t’allonger faire une sieste sous son ombre? Les haches ne viendront pas raccourcir sa vie, et rien ne peut l’affecter. S’il n’a pas d’utilité, comment peut-il te tracasser ? »
《庄子·内篇·齐物论第二》- Chapitre 2 — De rendre toutes choses égales
» [2.9] 以指喻指之非指,不若以非指喻指之非指也;以马喻马之非马,不若以非马喻马之非马也。天地一指也,万物一马也。
User d’un attribut pour prouver qu’un attribut n’est pas (représentatif de tous) les attributs est aussi captieux qu’utiliser un non-attribut pour prouver qu’un attribut n’est pas (représentatif de tous) les attributs.[1]Utiliser un cheval pour montrer qu’un cheval n’est pas (représentatif de tous) les chevaux est aussi captieux que d’utiliser ce qui n’est pas un cheval pour prouver qu’un cheval n’est pas (représentatif de tous) les chevaux.Ce qui est vrai des attributs, l’est aussi du Ciel et de la Terre;
Ce qui est vrai des chevaux, l’est aussi des dix-mille êtres.
[1] - Référence à Gongsun Long 公孙龙, de l’école des Terminologistes (Sophistes mingjia 名家) qui évolua des doctrines mohistes (MoZi 墨子 ou Mo Tseu / Moh-Tzu) de l’argumentation, mais en se spécialisant dans le paradoxe verbal pour le seul plaisir du paradoxe. De cette École, qui s’éteignit vers 220 av. J.-C., Gongsun Long est avec 惠子 (Huizi) l’un des rares membres dont les écrits sont restés. Gongsun Long (né vers 380 av. J.-C.) fut lui aussi contemporain des États Combattants.
“白马非马” peut être interprété de diverses façons, du truisme le plus flagrant (“la classe des chevaux blancs n’égale pas celle des chevaux”) à la plus absurde (“un cheval blanc n’est pas un cheval”). De sorte que le “cheval blanc” est à Gongsun Long, ce que le “papillon” est à Zhuangzi. Le profane n’en retient que le superficiel, bien que ce paragraphe ne soit pas sans évoquer les Dialogues socratiques et d’autres philosophes grecs.
Ce passage est plus détaillé dans le chapitre XXXIII. Ici [zhǐ] 指 ne doit pas être pris littéralement comme “le doigt”, mais comme référence à l’ouvrage 《指物论》 [Zhiwulun] (Litt. “pointer les choses du doigt”) où sont discutés l’essence des êtres et leurs propriétés.
» [2.10] 可乎可,不可乎不可。 道行之而成,物谓之而然。 恶乎然?然于然。恶乎不然?不然于不然。 恶乎可?可于可。恶乎不可?不可于不可。 物固有所然,物固有所可。 无物不然,无物不可。 故为是举莛与楹、厉与西施、恢诡谲怪,道通为一。
Le possible est dit possible. L’impossible est dit impossible.
La Voie agit, et produit des résultats; les choses sont nommées, et sont dites être telles.Pourquoi sont-elles ainsi ? Juste parce qu’on dit qu’elles le sont.
Pourquoi ne sont-elles pas ainsi ? Juste parce qu’on dit qu’elles ne le sont pas.
Pourquoi ont-elles tel potentiel ? Parce qu’on dit qu’elles l’ont.
Pourquoi n’ont-elles pas tel potentiel ? Parce qu’on dit qu’elles ne l’ont pas.[2]Toute chose a sa nature originelle et toute chose a son potentiel originel. Il n’est nulle chose qui ne soit ainsi, et nulle chose qui ne puisse le devenir.Que l’on prenne donc une brindille ou une poutre maîtresse, un lépreux ou XiShi[3], l’idéal le plus élevé ou la rouerie la plus monstrueuse, tous se fondent dans l’unité de la Voie.
Passage peu évident en raison des emplois archaïques de certains caractères classiques et de la concision des phrases qui ne facilite pas la compréhension des polysèmes.
Bon nombre de traductions sont également assez abstruses…
[2] - Passage perdu dans certains textes.
[3] - 西施 [Xī Shī], à la beauté légendaires est mise en scène dans le chapitre XIV. Cette histoire a laissé au chinois moderne le 成语 chengyu 【东施效颦】 [dōngshī xiàopín] (DongShi imite la manière de froncer des sourcils) dont le sens s’approcherait de la citation Pascalienne «…et qui veut faire l’ange, fait la bête».
» [2.11] 其分也,成也;其成也,毁也。凡物无成与毁,复通为一。唯达者知通为一,为是不用而寓诸庸。庸也者,用也;用也者,通也;通也者,得也。适得而几矣。 因是已,已而不知其然,谓之道。劳神明为一而不知其同也,谓之“朝三”。何谓“朝三”?狙公赋芧,曰:“朝三而暮四”。众狙皆怒。曰:“然则朝四而暮三”。 众狙皆悦。名实未亏而喜怒为用,亦因是也。是以圣人和之以是非而休乎天钧,是之谓两行。
Cette unité se divise et elle crée; et en créant, elle se détruit.
Les êtres ne connaissent donc nulle création ou destruction, car tout retourne à l’unité primordiale.
Seul un homme éclairé sait que tout retourne à l’unité primordiale, que lui importe donc[4]: tant est contenu dans le sens commun.
[5]
Le sens commun a son utilité; cette utilité amène sa compréhension. Cette compréhension amène sa satisfaction; cette juste satisfaction est également proche de la plénitude.
S’y conformer, et s’y conformer sans savoir pourquoi, cela s’appelle la Voie.
Mais s’épuiser les méninges à comprendre cette unité et ne pas réaliser que toutes les choses sont déjà Une, cela s’appelle «trois le matin»[6].
Ce que signifie «trois le matin» ? Il était un éleveur de singes qui parla à ses singes de leur ration quotidienne de glands en ces termes:
« — Trois le matin, et quatre le soir. »
Ce qui mit tous les singes dans une grande fureur. Il reprit alors:
« — Dans ce cas, quatre le matin, et trois le soir. »
Les singes se montrèrent alors enchantés. Ses mots en réalité ne faisaient aucune différence sinon celle d’engendrer ce revirement d’humeur. La raison à cela en est la même. C’est ainsi que le Sage s’accommode des contraires et se repose dans l’équilibre céleste; et cela s’appelle (suivre) deux directions.
[4] - Ellipse du texte chinois. «Que lui est-il utile…» sous-entendu de s’attacher à des catégorisations superficielles, puisque tout est, fut et sera Un. Contempler la division ou l’achèvement n’est qu’une partielle vision de cette Unité.
[5] - Certains commentateurs du texte estiment que les quatre phrases suivantes jusqu’à 适得而几矣 (“…plénitude”) seraient un ajout au texte original qui est resté, et ne seraient pas dues à 庄子.
[6] - Référence qui est restée en chinois moderne dans le chengyu 成语 [zhāosān-mùsì] 【朝三暮四】 (litt. “quatre le matin, trois le soir”) qui a pour signification “souffler le froid et le chaud” (image due à la fable de La Fontaine “le Satyre et le Passant” qui s’applique assez bien), ou bien “agir de manière irréfléchie” (play fast and loose).
L’histoire en question est reprise quasiment textuellement du chapitre du 列子 LièZi (Lie-tseu / Lieh-tzu: auteur taoïste qui aurait vécu une centaine d’année avant Zhuang Zi) intitulé “L’Empereur Jaune” 《黄帝篇》.
『宋有狙公者,爱狙;养之成群,能解狙之意;狙亦得公之心。损其家口,充 狙之欲。 俄而匮焉,将限其食。恐众狙之不驯于己也,先诳之曰:“与若芧,朝 三而暮四,足乎?” 众狙皆起而怒。俄而曰:“与若芧,朝三而暮四,足乎?” 众狙皆伏而喜。 物之以能鄙相笼,皆犹此也。圣人以智笼群愚,亦犹狙公之以智 笼众狙也。名实不亏,使其喜怒哉。』
» [2.21] 丽之姬,艾封人之子也。晋国之始得之也,涕泣沾襟。及其至于王 所,与王同筐床,食刍豢,而后悔其泣也。予恶乎知夫死者不悔其始 之蕲生乎?梦饮酒者,旦而哭泣;梦哭泣者,旦而田猎。方其梦也, 不知其梦也。梦之中又占其梦焉,觉而后知其梦也。且有大觉而后知 此其大梦也,而愚者自以为觉,窃窃然知之。“君乎!牧乎!”固哉 !丘也与女皆梦也,予谓女梦亦梦也。是其言也,其名为吊诡。万世 之后而一遇大圣知其解者,是旦暮遇之也。
Dame Li était la fille d’un des officiers de frontière de Ai. Lorsqu’elle fut capturée par le Duc de Qin, elle pleura tant et si bien que sa robe fut trempée de ses larmes. Pourtant, après qu’elle eut entré dans la résidence royale, partagé la couche luxueuse du Duc, et dîné des mets les plus raffinés, elle se repentit d’avoir pleuré.
Comment alors savoir si les défunts ne se repentent pas de s’être auparavant attachés à la vie?L’un rêvera de banquets, pour se réveiller en se lamentant et en pleurant. Tel autre qui rêvera de tourments et de peines se réveillera le matin pour partir à la chasse. Pendant que nous rêvons, nous ne savons pas que nous sommes en train de rêver. Certains iront même jusqu’à interpréter ce même rêve qu’ils sont en train de faire; et seulement pour se rendre compte en se réveillant qu’il s’agissait d’un rêve.Peu à peu arrive le grand éveil, et seulement à ce moment saurons-nous si la vie n’est en vérité qu’un grand rêve. Et pourtant, les fous pensent qu’ils sont éveillés, et se flattent de savoir — celui-ci est un prince, et celui-là est un berger. Quelle présomption! Confucius et vous-même êtes tous deux en train de rêver; quant à moi, qui affirme que vous rêvez — je ne fais rien d’autre que rêver.
Ceci est mon histoire. Elle pourra sembler absurde, mais dans dix-mille générations un Sage se lèvera peut-être pour vous l’expliquer. Un intervalle de temps insignifiant, semblable à celui qui sépare la nuit de l’aurore.
» [2.24] 罔两问景曰:“曩子行,今子止;曩子坐,今子起。何其无特操与?” 景曰:“吾有待而然者邪?吾所待又有待而然者邪? 吾待蛇蚹蜩翼邪?恶识所以然?恶识所以不然?”
La Pénombre dit à l’Ombre : « Tout à l’heure tu marchais, à présent tu t’arrêtes. Tout à l’heure assise, à présent debout. Pourquoi ta conduite manque à ce point d’indépendance ?»
L’Ombre répondit: « Je dépends probablement de quelque chose qui me fait agir ainsi?
Et ce qui produit ma conduite dépend aussi probablement de quelque chose?
Ou j’en dépends peut-être comme ses écailles dépendent du serpent ou ses ailes d’une cigale
Comment savoir pourquoi je fais telle chose, et ne fais pas telle autre ?»
» [2.25] 昔者庄周梦为胡蝶,栩栩然胡蝶也。自喻适志与!不知周也。 俄然觉,则蘧蘧然周也。不知周之梦为胡蝶与,胡蝶之梦为周与? 周与胡蝶则必有分矣。此之谓物化。
Une fois, moi, Zhuang Zhou, ai rêvé que j’étais un papillon, complètement conscient d’être papillon. Quel sentiment de satisfaction ! Inconscient d’être Zhou.
M’éveillant soudain[12], vint avec stupeur la conscience d’être Zhou.
Étais-je bien Zhou qui avait rêvé être un papillon, ou bien un papillon qui rêvait être Zhou?
Il doit bien y avoir une différence entre Zhou et un papillon. C’est ce qu’on appelle la transformation des êtres.
Il s’agit évidemment d’un des passages les plus connus du Zhuangzi.
[12] - Il n’est pas vraiment précisé à quel moment intervient cet éveil. On peut raisonnablement supposer que ce n’est pas d’un véritable réveil, mais plutôt d’un “rêve lucide” qu’il s’agit, où le rêveur prend conscience d’être en train de rêver; ce qui explique la confusion du rêveur, qui est moindre dans un état de conscience “normal”.
《庄子·内篇·大宗师第六》- Chapitre 6 — Le vénérable Maître
» [6.6] 死生,命也;其有夜旦之常,天也。人之有所不得与,皆物之情也。 彼特以天为父,而身犹爱之,而况其卓乎! 人特以有君为愈乎己,而身犹死之,而况其真乎!
La vie et la mort font partie du destin; leur succession comme celle de l’aurore et de la nuit, est affaire céleste. L’intervention humaine ne peut rien y changer, comme elle ne peut rien changer à la nature des êtres.
Celui qui regarde le Ciel comme un père et qui l’aime de toute sa vie;
Que fera-t-il, face à ce qui est encore plus remarquable [61]?
Celui qui regarde son souverain comme son supérieur, et qui est prêt à sacrifier sa vie pour lui;
Qu’offrira-t-il, face à qui est plus vrai qu’un homme ordinaire [62]?
[61] - la Voie
Pour les auteurs du Huainanzi (淮南子), l’essence de l’homme se compose de trois parties. Une première, éthérée, (le “jing” 精), une deuxième, matérielle, qui donne l’instinct à l’homme (le “qi” 氣), et une troisième, l’esprit ou la conscience (le “shen” 神).
C’est la volonté de l’homme qui dirige la combinaison de ces trois éléments. La volonté de l’homme est orientée dans le choix de son propre chemin de vie, dont le “meilleur” est la Voie (dao 道).
Le cosmos, composé de la triade Ciel, Terre et Homme (tian di ren 天地人), est né de ces trois essences et est maintenu par sa totale harmonie et identité avec la Voie.
[62] - Zhenren, 真人 (Homme Véritable).
Le corps humain lui-même est un cosmos en miniature, et la plus importante tâche de l’homme est de le maintenir sain par la conservation de son esprit. En faisant cela, et en suivant la Voie, il est capable de devenir un Homme Véritable (zhenren 真人) ou un Homme Parfait (zhiren 至人, l’homme pleinement réalisé).
L’Homme Véritable se doit de se comporter comme si les autres n’existaient pas pour son propre bien, car ainsi il gagne sa liberté de vivre. Mais oublier les autres ne signifie pas les négliger ou ne pas s’en soucier.
Gagner la nature de la Voie signifie obtenir pureté, tranquillité, repos et unité avec la Nature et l’Univers, en se débarrassant des choses inutiles, et en étant capable d’agir sans force (le “non-agir”, wuwei 無為).
» [6.7] 泉涸,鱼相与处于陆,相呴以湿,相濡以沫,不如相忘于江湖。 与其誉尧而非桀也,不如两忘而化其道。
Lorsque la mare s’assèche et que les poissons restent sur le sol, plutôt que de s’humidifier les uns et les autres de leurs humeurs,
il serait mieux qu’ils s’oublient dans les fleuves, les lacs et les rivières.
Et plutôt que de louer Yáo[71] et de blâmer Jié[72], il serait mieux d’oublier l’un et l’autre et de se perdre dans la Voie.
[71] - 尧 [Yáo], monarque légendaire de la Chine de l’Antiquité.
[72] - 桀 [Jié], nom du dernier souverain de la Dynastie Xia.
Les deux personnages Yao (roi légendaire de l’Âge d’Or) et Jie (un tyran lui aussi légendaire) ont été repris à plus d’un titre en guise d’exemples sur la nature humaine —en particulier les disciples de Confucius, qui se référaient à ce prétendu âge d’or où des “monarques éclairés” (l’empereur Jaune Huangdi 黄帝, Yao, etc.) auraient gouverné la Chine en suivant les conseils d’illustres sages avec le bien-être du peuple pour seul but.
Pourtant les néo-confucianistes Mengzi 孟子, dit Mencius et Xunzi 荀子 divergaient sur la nature originelle de l’homme.
Pour le premier, l’homme naît naturellement bon, alors que pour le second, la nature originelle de Yao et de Jie était la même, les principes moraux ne venant à personne de soi. Mais l’homme reste néanmoins perfectible: la différence entre les deux venait justement de la façon que chacun a eue de se cultiver (par l’éthique qui a une vertu utilitaire). Yao a sublimé sa nature originelle, à la différence de Jie.
Ainsi Xun Zi 荀子 disait 〈天行有常,不為堯存,不為桀亡〉
(《天论》篇第十七)
« Les voies célestes sont immuables.
Ni le règne du sage Yao ne fait qu’elles demeurent,
ni la férule du tyran Jie ne fait qu’elles meurent. » (trad. mienne)
[Repères]
- T. 老子 (李聃)[Lao Zi] (v. 670–550 av. J.-C.)
- C. 孔子 [Confucius] (v. 551–414 av. J.-C.)
- C. 孟子 [Mencius] (v. 372–289 av. J.-C.)
- C. 荀子 [Xun Zi] (v. 289–235 av. J.-C.)
- T. 庄子 (莊周) [Zhuang Zi] (v. 400–275 av. J.-C.)
《庄子·内篇·应帝王第七》- Chapitre 7 — De la fibre des rois et des empereurs
» [7.5] 郑有神巫曰季咸,知人之死生、存亡、祸福、寿夭,期以岁月旬日 若神。郑人见之,皆弃而走。列子见之而心醉,归,以告壶子,曰: “始吾以夫子之道为至矣,则又有至焉者矣。”壶子曰:“吾与汝既 其文,未既其实。而固得道与?众雌而无雄,而又奚卵焉!而以道与 世亢,必信,夫故使人得而相汝。尝试与来,以予示之。”
Il se trouvait dans le pays des Zheng un chamane du nom de Ji Xian, doté d’un pouvoir surnaturel. Il prédisait la naissance et la disparition d’un homme, ses moments de bonheur et ses malheurs en indiquant avec précision l’année, le mois, la décade et le jour. Le considérant comme un phénomène, les gens du pays le fuyaient. Impressionné par ce manège, Lie Zi rentra et en fit rapport à son maître Hu Zi:« Honorable Maître, je croyais que vos connaissances du “tao” étaient incommensurables. Mais j’ai rencontré un homme qui l’a mieux assimilé que vous. »Et Hu Zi de répliquer:« Ce que vous avez appris de moi n’est que superficiel et vous n’êtes pas encore initié à la quintessence du “tao”. Comment pouvez-vous parler d’assimilation? Dans un monde sans femelles, donc fait uniquement de mâles, d’où viendraient les œufs? Le peu que vous avez appris, vous en faites étalage, espérant gagner par là la confiance des humains et vous finissez par révéler votre infériorité. Amenez-moi ce sorcier pour qu’il me livre ce qui m’attend! »
Le lendemain, Lie Zi fit venir le sorcier. Après avoir examiné le Maître, Ji Xian confie à son admirateur:
« Ho là là! Votre maître est à deux doigts de la mort! Il ne vivra plus longtemps… Une dizaine de jours tout au plus! Je l’ai trouvé bizarre avec un teint gris comme la cendre. »
Lie Zi, revenu auprès de son maître lui raconta tout, la manche mouillée de larmes.
« Ce que je viens de lui montrer, c’est l’”image terrestre”. Il s’agit là d’un état où l’on ne voit ni mouvement ni pause. C’est pourquoi il a cru trouver en moi une vitalité bloquée. Mais faites-le revenir! »
» [7.6] 明日,列子与之见壶子。出而谓列子曰:“嘻!子之先生死矣!弗 活矣!不以旬数矣!吾见怪焉,见湿灰焉。”列子入,泣涕沾襟以告 壶子。壶子曰:“乡吾示之以地文,萌乎不震不正,是殆见吾杜德机 也。尝又与来。”明日,又与之见壶子。出而谓列子曰:“幸矣!子 之先生遇我也,有瘳矣!全然有生矣!吾见其杜权矣!”列子入,以 告壶子。壶子曰:“乡吾示之以天壤,名实不入,而机发于踵。是殆 见吾善者机也。尝又与来。”明日,又与之见壶子。出而谓列子曰: “子之先生不齐,吾无得而相焉。试齐,且复相之。”列子入,以告 壶子。壶子曰:“吾乡示之以以太冲莫胜,是殆见吾衡气机也。鲵桓 之审为渊,止水之审为渊,流水之审为渊。渊有九名,此处三焉。尝 又与来。”明日,又与之见壶子。立未定,自失而走。壶子曰:“追 之!”列子追之不及。反,以报壶子曰:“已灭矣,已失矣,吾弗及 已。”壶子曰:“乡吾示之以未始出吾宗。吾与之虚而委蛇,不知其 谁何,因以为弟靡,因以为波流,故逃也。”然后列子自以为未始学 而归。三年不出,为其妻爨,食豕如食人,于事无与亲。雕琢复朴, 块然独以其形立。纷而封哉,一以是终。
Le jour suivant, le sorcier revint. Après l’entrevue avec Hu Zi, il confia à Lie Zi:« C’est une chance que votre maître ait pu me rencontrer! Il va guérir! Il vivra! Parce que je me suis rendu compte que sa vitalité bloquée est occupée à se réactiver. »Lie Zi rejoignit son maître et l’avisa du changement. Celui-ci expliqua:« Tout à l’heure, je lui ai révélé le “terroir du ciel”. Il y est question d’une force vitale qui n’entre pas dans mon être substantiel, mais monte simplement de mes talons. Il l’a pourtant perçue. Qu’il revienne encore! »
Le troisième jour, le sorcier fut au rendez-vous et expliqua ensuite à Lie Zi:
« Votre maître est dans un état de confusion et je ne peux rien distinguer. Je reviendrai quand il retrouvera son état normal. »
Lie Zi en fit rapport à son maître qui lui répondit:
« Je me suis fait voir dans l’état de non-être, ce qui lui a montré une vitalité en équilibre. L’abîme est fait là où nage une baleine, là où l’eau stagne et là où elle coule. Au total existent neuf abîmes et je lui en ai seulement fait connaître trois. Amenez-le encore! »
Le jour suivant, le disciple revint encore avec le sorcier qui, dès qu’il eut jeté un coup d’oeil au maître, prit ses jambes à son cou, désemparé.
« Rattrapez-le », ordonna Hu zi.
Lie Zi se mit à la poursuite du sorcier, mais revint bredouille:
« Il a disparu je ne sais où, je regrette de n’avoir pas été plus rapide! »
« Ce que je lui ai montré, c’est un grand vide sans aucun rapport avec la grande Loi. Durant les autres visites, j’ai feint d’aller à la rencontre de ses désirs et il n’a rien saisi de concret. Comme un brin d’herbe emporté par le vent, comme une épave charriée par le courant, il s’est laissé emporter. »
Par la suite, sachant qu’il avait encore beaucoup à apprendre, Lie Zi rentra chez lui. Il s’enferma entre quatre murs pendant trois années. Cuisinant pour sa femme et allant nourrir le cochon avec le même comportement qu’il adoptait à servir un homme, il se montra équitable en toute circonstance. S’étant détaché de toutes les tentations pour revenir au naturel, il demeura simple comme une motte de terre, et cela, sa vie durant!
» [7.7] 无为名尸,无为谋府,无为事任,无为知主。体尽无穷,而游无朕 。尽其所受乎天而无见得,亦虚而已!至人之用心若镜,不将不逆, 应而不藏,故能胜物而不伤。
Rejetant le désir de célébrité, le souci de concevoir des échappatoires, et l’ambition d’être arbitre en tout ou de régner en maître des connaissances, on pourra comprendre ce qu’est l’infini et voguer dans l’univers insaisissable. Héritier du Ciel mais sans en paraître enorgueilli, c’est ainsi qu’on parviendra à la vacuité.L’homme parfait a le cœur aussi tranquille qu’un miroir: il ne va au devant d’aucun être vivant ni d’aucun événement, mais reflète la réalité sans la cacher. C’est pour cette raison qu’on peut venir à bout des adversaires de tout genre sans en subir les atteintes.
» [7.8] 南海之帝为儵北海之帝 为忽,中央之帝为浑沌。儵与忽时相与遇于浑沌之地,浑沌待 之甚善。儵与忽谋报浑沌之德,曰:“人皆有七窍以视听食息 此独无有,尝试凿之。”日凿一窍,七日而浑沌死。
Le souverain de la mer Méridionale s’appelle Shu, et Hu celui de la mer Septentrionale, tandis que Hundun est celui de la mer Centrale. Parfois Shu et Hu se donnent rendez-vous sur le territoire de Hundun qui les reçoit avec amabilité. Les deux premiers discutent sur la façon de remercier le maître du logis de son hospitalité:« Tout homme est doté de sept orifices pour voir, écouter, manger et respirer. Hundun est le seul qui en soit privé. Essayons de lui en ouvrir! »Ils se mettent à l’œuvre et percent un orifice par jour. Mais Hundun meurt à la fin du septième.
《庄子·外篇·天道第十三》- Chapitre 13 — Voie du Ciel
» [13.10] 世之所贵道者,书也。书不过语,语有贵也。语之所贵者,意也, 意有所随。意之所随者,不可以言传也,而世因贵言传书。世虽贵之, 我犹不足贵也,为其贵非其贵也。故视而可见者,形与色也;听而 可闻者,名与声也。悲夫!世人以形色名声为足以得彼之情。夫形色 名声,果不足以得彼之情,则知者不言,言者不知,而世岂识之哉!
Les hommes du monde qui estiment la Voie se tournent tous vers les livres. Mais les livres ne sont rien de plus que des mots.
Les mots ont de la valeur; cette valeur est leur sens.
Le sens ne va pas seul, mais ce avec quoi il va ne peut être transmis par les mots.
Cependant, le monde loue les paroles et transmet des livres. Et bien que le monde les tienne pour inestimables, je les pense sans valeur. Ce que le monde prend pour valeur n’est pas la véritable valeur.
Ce que vous pouvez voir, ce sont des formes et des couleurs.
Ce que vous pouvez entendre, ce sont des noms et des sons.
Quelle tristesse! — que les hommes pensent que formes et couleurs, noms et sons suffisent à eux seuls à transmettre la vraie nature d’une chose.
Or, c’est parce que formes et couleurs, noms et sons en sont incapables que ceux qui savent se taisent et ceux qui parlent ne savent pas.
Comment donc le monde pourrait-il comprendre cela ?
[Note]
Dans un autre passage, les mots des Anciens sont comparés aux empreintes d’une chaussure.
“Les livres que tu as étudiés ne sont que les empreintes effacées des pas des Sages du passé. Ces empreintes sont laissées par des chaussures, mais elles ne sont pas ces chaussures.” (XIV, trad. Chang Chung Yuan et C Eisen)
» [13.11] 桓公读书于堂上,轮扁斫轮于堂下,释椎凿而上,问桓公曰:“敢 问:『公之所读者,何言邪?』”公曰:“圣人之言也。”曰:“圣人 在乎?”公曰:“已死矣。”曰:“然则君之所读者,古人之糟粕已 夫!”桓公曰:“寡人读书,轮人安得议乎!有说则可,无说则死!” 轮扁曰:“臣也以臣之事观之。斫轮,徐则甘而不固,疾则苦而不 入,不徐不疾,得之于手而应于心,口不能言,有数存乎其间。臣不 能以喻臣之子,臣之子亦不能受之于臣,是以行年七十而老斫轮。古 之人与其不可传也死矣,然则君之所读者,古人之糟粕已夫!”
Le duc Huán était en train de lire un livre dans son pavillon. Le charron Piān, qui était dans la cour du bas à tailler une roue posa son maillet et son ciseau, grimpa dans le pavillon et demanda au Duc :
« — Ce livre que lit Monseigneur, de qui rapporte-t-il les paroles ? ».
« — Ce sont les paroles des Sages » répondit le Duc.
« — Les Sages sont-ils toujours de ce monde ? »
« — Morts de longue date » répondit le Duc.
« — Dans ce cas, ce que vous lisez n’est rien d’autre que les restes des Anciens »
« — Un charron se permet de commenter les livres que je lis! » reprit le Duc
« — si tu as quelque explication valable, fort bien, sinon c’est ta vie ».
Le charron Piān dit alors « Votre sujet regarde cela du point de vue de son propre travail. Quand je taille une roue, si les coups du maillet sont trop doux, le ciseau glisse et ne fait pas d’entaille. Mais s’ils sont trop forts, il pénètre mais ne bouge plus. Pas trop doucement, ni trop violemment. Vous pouvez le sentir dans votre main et dans votre esprit, mais les mots ne peuvent l’expliquer bien qu’il y ait une technique. Je ne puis l’enseigner à mon fils, ni lui l’apprendre de moi. Dix-sept années ont passé, et je taille toujours des roues. Quand les Anciens sont morts, ils ont emporté avec eux tout ce qui ne pouvait être transmis. Ce que vous lisez n’est donc rien d’autre que les restes des Anciens ».
《庄子·外篇·秋水第十七》- Chapitre 17 — Crues d’automne
» [17.7] 夔怜蚿,蚿怜蛇,蛇怜风,风怜目,目怜心。夔谓蚿曰: “吾以一足趻踔而不行,予无如矣。今子之使万足,独奈何?” 蚿曰:“不然。子不见夫唾者乎?喷则大者如珠,小 者如雾,杂而下者不可胜数也。今予动吾天机,而不知其所以然。” 蚿谓蛇曰:“吾以众足行,而不及子之无足,何也?”蛇曰: “夫天机之所动,何可易邪?吾安用足哉!”蛇谓风曰:“予动吾 脊胁而行,则有似也。今子蓬蓬然起于北海,蓬蓬然入于南海,而似 无有,何也?”风曰:“然,予蓬蓬然起于北海而入于南海也,然而 指我则胜我,鰌我亦胜我。虽然,夫折大木,蜚大屋者,唯我能也。 故以众小不胜为大胜也。为大胜者,唯圣人能之。”
Le Kuí[1] envie le mille-pattes, le mille-patte envie le serpent, le serpent envie le vent, le vent envie l’œil, et l’œil envie l’esprit.
Le Kuí dit au mille-pattes
« — Je n’ai que cette unique patte dont je me sers pour sauter, en faisant beaucoup d’efforts pour peu de résultats. Comment toi, avec ces milliers de pattes arrives-tu à t’en sortir ?»
Le mille-pattes répondit:
« — Tu ne comprends pas. N’as-tu jamais regardé un homme cracher? Il s’éclaircit un peu la gorge, et voilà. Certains crachats sortent aussi gros que des perles, d’autres fins comme une bruine, pleuvant en d’innombrables particules. Moi, tout ce que je fais c’est mettre en branle les mécanismes célestes en moi. Je n’en sais pas plus. »
Le mille-pattes dit au serpent:
« — J’ai toutes ces pattes pour me mouvoir, mais comment fais-tu, toi qui n’en as point ?»
Le serpent répondit:
« — Ce sont seulement les mécanismes célestes qui se meuvent en moi. Comment changer la manière dont je suis ? Je ne saurais que faire de pattes si j’en avais ! »
Le serpent interrogea alors le vent:
« — Moi, j’avance en bougeant mon épine dorsale et mes côtes, utilisant mon corps pour ce faire. Mais toi, tu viens en soufflant des mers du nord, et t’en vas en soufflant vers les mers du sud tout en semblant n’avoir nul corps. Comment donc? ».
Le vent dit alors:
« — Bien sûr, je souffle venant des mers du nord et souffle jusqu’aux mers du sud. Mais si tu me montres du doigt, tu peux me vaincre, et si tu me piétines, tu peux également me vaincre.
Cependant, je peux briser des grands arbres, et balayer de grandes maisons — un talent que moi seul possède. Je fais donc de toutes ces petites choses que je ne peux mouvoir une grande victoire. Seul un Sage est capable d’une telle chose. »
[1] - 夔 [Kuí] créature (monstre) légendaire à une seule patte
《庄子·杂篇·列御寇第三十二》- Chapitre 32 — Lie Yu Kou
» [32.9] 或聘于庄子,庄子应其使曰:“子见夫牺牛乎?衣以文绣,食以刍叔。及其牵而入于大庙,虽欲为孤犊,其可得乎!”
Lorsqu’on envoya des présents à ZhuangZi pour l’engager, celui-ci répondit au messager: « As-tu jamais vu un taureau qu’on va sacrifier? Tout paré de broderies, gorgé d’herbe et de fourrage. Mais quand vient le moment où il est conduit au temple, même s’il désire retourner jeune veau libre au pâturage, le peut-il encore? »
» [32.10] 庄子将死,弟子欲厚葬之。庄子曰:“吾以天地为棺椁,以日月为连璧,星辰为珠玑,万物为赍送。吾葬具岂不备邪?何以加此!” 弟子曰:“吾恐乌鸢之食夫子也。”庄子曰:“在上为乌鸢食,在下为蝼蚁食,夺彼与此,何其偏也。”
以不平平,其平也不平;以不徵徵,其徵也不徵。明者唯为之使,神者徵之。夫明之不胜神也久矣,而愚者恃其所见入于人,其功外也,不亦悲夫!
ZhuangZi étant au seuil de la mort, ses disciples émirent le désir de lui donner des funérailles somptueuses. ZhuangZi leur dit « J’aurai l’univers pour cercueil, le soleil et la lune pour disques de jade, les constellations me feront des colliers de perles et les dix-mille êtres seront mon cortège. Les ornements de mes funérailles sont déjà prêts, qu’est-il besoin d’y ajouter? »
Ses disciples lui répondirent « Mais nous avons peur que les corbeaux et les milans ne vous mangent, Maître! »
ZhuangZi dit alors: « Sur terre, je serai mangé par les corbeaux et les milans, sous terre, ce seront les courtilières et les fourmis qui me mangeront. Priver les uns au détriment des autres, voilà qui serait bien partial. »
Le calme donné par ce qui n’est pas calme, cela n’est pas le calme.
La preuve donnée par ce qui n’est pas probant, cela n’est pas une preuve.
Même claire, la vision est assujettie aux choses, seul l’esprit est probant.
Que la vision ne puisse égaler l’esprit, cela n’est pas chose nouvelle, et pourtant l’idiot se fie à ce qu’il voit dans ses rapports humains, quelle tristesse!
徵 =“征”的繁体字




Ceci est mon journal (blog) et portfolio où je parle de thèmes variant de la technologie aux arts (graphiques ou culinaires), de metaphysique ou culture chinoise. 









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