崴峲小僧の廆

Étoffement, 4e partie

publié par le déc 16, 2006 dans Histoires | 0 comments

Liste des chapitres

Introduction
Chapitre I · Les profondeurs d’Humbra
Chapitre II · Derrière la porte du doute
Chapitre III · Un passage inattendu
Chapitre IV · La Reine des vertus

(Chapitre IV) la Reine des vertus

Étoffement, 4e partie

La rencontre avec le vieil homme n’avait pas été très instructive pour le prince, enfin le croyait-il.

Il lui avait quand même indiqué avant de partir un endroit où il pourrait trouver une racine qui l’aiderait dans sa quête.

Il était rentré, pensif, le soir. Comme il s‘était douté, son épouse s‘était inquiétée de le voir parti, et tous l’accueillirent avec soulagement. Il goûta à peine son repas le soir, et abandonna les convives pour aller dans ses appartements, se sentant pris d’une grande lassitude.

Cette fois-ci, quand il se réveilla dans son rêve habituel, il se tenait près des eaux bourbeuses du grand marais jouxtant le domaine du château, l’endroit que lui avait indiqué le vieil homme. Il ne savait pas vraiment quoi chercher, et il allait rentrer au château, quand apparut l’Archimage, en chair et en os cette fois.

« Mais que fais-je donc ici? » se demanda l‘écrivain interloqué.

« Je pensais que tu allais me le dire » s‘étonna le prince…

« Hé bien, je pense… que je suis là pour trouver comment se finit,… ou plutôt, commence, cette histoire… » dit l‘écrivain songeur.

« De quelle histoire parles-tu ? »

« Mais de la tienne, cette histoire invraisemblable de statues… J’en suis responsable, évidemment, et je ne sais pas comment t’aider à en sortir. »

« C’est donc ce que je pensais, c’est donc toi qui a pétrifié tous ces gens!» dit le prince en dégainant son épée.

À cet instant, l‘écrivain comprit que le prince avait raison. Il était le sorcier maléfique qui avait pétrifié les statues, et qui avait essayé de se cacher depuis le début de l’histoire.

Mais en même temps qu’il était ce sorcier, il était aussi le prince lui-même, comme lui à la recherche de réponses à cette situation.

Et s’il réussissait, il serait aussi le prince, vivant heureux avec beaucoup d’enfants.

Pour cela, il avait peur qu’il doive consentir à se faire tuer (symboliquement bien sûr, s’empressa-t-il de se dire pour se rassurer) pour le charme soit levé.

« Attends » dit-il

L‘écrivain était dans ce rêve étrange, où tout était d’une clarté limpide et comme il venait de comprendre, il était un maillon de la chaîne des événements. D’ailleurs, le nom qu’il avait choisi dans ce rêve l’indiquait. Il croyait au début que Tomos (comme Thomas) voulait dire jumeau, double,… le double du prince. Mais en réalité, Tomos (τόμος) signifiait aussi le morceau coupé, le tome d’un livre.

L‘écrivain n’avait donc pas d’autre choix que d’assumer son rôle dans sa propre histoire.

Ce conte était aussi destiné à l‘écrivain, car il était une représentation simple et pourtant puissante de ses propres conflits, qui pourraient s’interpréter de multiples façons.

Le royaume sombre était le trou vide où il se trouvait depuis des années, essayant sans trop y croire d’y faire jaillir l’inspiration illuminatrice. C‘était triste à dire, mais jusqu‘à maintenant, il ne s‘était pas impliqué émotionnellement dans cette création, se contentant de lui donner l‘étincelle de sa propre vie, mais rien de plus.

Voilà donc comment il en était venu à représenter inconsciemment ce conflit, tout en espérant que le prince le résoudrait pour lui, et qu’une joie future l’emporterait sur sa tristesse figée dans le temps…

En même temps que ces flots d‘émotions l’inondaient, il se souvint de la raison pour laquelle il avait refusé l’artifice un peu simple à son goût d’un adversaire sur qui rejeter la faute.

Parce que le prince écrivait sa propre histoire, et que le plus profond désir du prince était d’apprendre quelque chose de nouveau, et non pas de simplement décapiter un dragon.

L‘écrivain lui-même le voulait également. Et comme le prince écrivait l’histoire, lui aussi le faisait à cet instant! Un champ de possibles était ouvert, et il n‘était pas nécessaire qu’il se fasse décapiter,… il lui suffisait de lever le sortilège.

Mais pour ça, il devait trouver (ou se rappeler!) une explication plausible qui justifie ses actes, sans quoi il buterait contre les limites qu’il avait fixées à l’expérience.

« Écoute, » dit l‘écrivain Tomos [«Assume ton rôle» disait une voix] au prince « Tu as raison, c’est moi le responsable ; je ne sais pas encore pourquoi j’ai fait cela, mais nous allons le trouver ensemble. Car tu es aussi responsable, car je me suis contenté de répondre à tes souhaits.

Tu es quelqu’un de fougueux, d’aventureux. Tu cherchais une quête suffisamment héroïque pour pouvoir en sortir mûri, et j’ai répondu à ce souhait. Je t’ai donc donné cette énigme, comme tu as demandé. Et je dois dire que jusqu’ici tu t’en es sorti plus que bien. La preuve, tu m’as démasqué, sans que je m’y attende ! »

La colère du prince retombait, car les yeux qu’il regardait étaient les siens, ou du moins, si familiers qu’il lui semblait les connaître comme lui-même.

« Alors fais cesser le sortilège ! » répondit le prince. « Immédiatement ! Rends à mon épouse, mes amis leur vie. Et à moi la mienne. Je sais que le vieil homme a raison, mes rêves sont réels, et cette vie-là n’a pas de sens sans l’autre. »

« Mais… Tu ne comprends pas, c’est si facile, et si difficile à la fois… »

« Pourquoi ne veux-tu pas ? Il te faut quelque chose pour défaire le sortilège, c’est ça ? Le vieil homme dans la hutte m’a parlé d’une racine…»

« Une racine? Je ne suis pas herboriste… »

À cet instant, un croassement retentit dans le marais, et un corbeau de taille majestueuse s’envola non loin d’eux. Le prince sans hésiter courut à l’endroit que le corbeau avait quitté et eut un mouvement de surprise en voyant la plante qui poussait là.

Elle ressemblait à toutes ces “mauvaises herbes” qu’il avait déjà vu pousser dans ces endroits humides, avec ses larges feuilles vertes, et ses tiges élancées pleines de petites fleurs roses, mais elle était tout simplement énorme. Tellement grande que les feuilles étaient aussi grandes que lui.

Tomos, qui arrivait derrière lui, s’immobilisa en voyant la plante.

« Oui, bien sûr » pensait l‘écrivain, « je connais cette plante. Elle poussait dans nos jardins, et mes grands-parents avaient l’habitude d’en récolter la racine. Ils en faisaient un “revigorant” juste avant l’hiver.»

La pensée de ses grands-parents, de la joie de passer auprès d’eux ses vacances l‘été, les souvenirs des récoltes dans les champs, et de ces moments heureux où rien ne comptait d’autre que l’instant, lui donnait l’impression de rayonner en vagues de chaleur à chacune de ses respirations. Des larmes perlaient à ses yeux —étaient-elles seulement réelles?— et sa gorge était nouée…

Cette plante, c‘était la “dogue”, comme ses grands-parents l’appelaient avec ce mot du patois normand venant du vieux norrois des vikings… qui avait donné dock (oseille) en anglais.

Intéressant que les docks, soient aussi cet endroit où l’on débarque les lourdes cargaisons dans les ports, se dit-il sans trop savoir pourquoi.

En tout cas, il savait comment préparer la racine de dogue pour en faire une potion, laquelle serait sûrement capable de faire son effet.

« Qu’y a-t-il?» demanda le prince. «Est-ce que c’est cette racine?»

« En effet,» répondit Tomos « Un des noms de cette plante est “patience”. Extraire une racine de cette taille ne sera pas de tout repos. La bonne nouvelle, c’est que tu n’auras pas besoin des feuilles, à moins que tu veuilles intoxiquer quelqu’un. Allez, au travail… »

Le prince, grâce à son épée, tailla habilement les feuilles, qui tombèrent une à une avec grâce au sol, puis il entreprit de découper un cercle dans la terre autour de la base de la racine, qui était aussi large que sa cuisse.

Tomos se disait qu’un simple morceau de racine suffirait, mais la racine était si bien ancrée, plongeant tout droit dans le sol, et était tellement robuste et souple qu’elle résistait à toute tentative de la couper. Le prince et lui durent se résigner à devoir l’extraire en entier.

Ils dégagèrent la terre autour de la plante avec leurs mains patiemment, pendant des heures. La nuit commençait à se finir, et le trou faisait presque la taille du prince. Le bout de la racine ne devait plus être très loin, alors tous deux montèrent à la surface, et se mirent à tirer en s’arc-boutant de toutes leurs forces. Au deuxième essai, ils sentirent que la racine bougeait, alors ils redoublèrent d’effort. Et peu à peu, la racine sortit de la terre humide. Ils reprirent appui, et se remirent à tirer, tirer… et soudain se retrouvèrent par terre, la racine enfin dans leurs mains.

Ils remontèrent le ruisseau qui se déversait dans le marais et qui menait au château, et y nettoyèrent la racine encore pleine de terre dans le courant.

Ils arrivèrent au château des statues, et à la demande de Tomos, dans l‘âtre du grand hall où rôtissaient d’ordinaire les morceaux de viande, le prince plaça un chaudron qu’il alla chercher dans les cuisines.

Il y replia la racine pendant que l’Archimage allumait un feu.

Pendant que le prince s’occupait du chaudron, l’Archimage avait trouvé dans les cuisines les ingrédients dont il avait besoin.

Il y avait une jarre de vin rouge, quelques baies de genièvre, un clou de girofle, trois étoiles de badiane. Évidemment, il n’avait pas trouvé de sucre en poudre dont il avait l’habitude d’user pour adoucir le mélange, mais il avait trouvé bien mieux: de la racine de réglisse.

Il plaça tous les ingrédients dans le chaudron, et fit bouillir le mélange à petits bouillons.

Au bout d’une heure, pendant laquelle le mélange avait considérablement réduit, ils retirèrent le chaudron du feu, et le posèrent sur les dalles du château.

Ils filtrèrent le mélange rubis qui avait refroidi puis le transvasèrent dans une carafe de cristal.

Le prince n’avait toujours pas complètement confiance en l’Archimage, aussi il lui demanda de boire l‘élixir en premier. Tomos prit deux verres et les remplit, puis il but le premier.

Le liquide avait un goût âpre, à peine atténué par les autres ingrédients, mais il fut vite remplacé par la douce chaleur du vin, qui se répandit dans sa gorge, et le réchauffa tout entier.

Tout autour de lui, il lui semblait que les statues s’animaient, mais il pensait que c‘était peut-être l’effet du vin, même si l’alcool était évaporé.

Alors il s’approcha du trône royal, où étaient assis le Roi Godfried et la Reine Mathilde. Tous deux semblaient interrompus au milieu d’une conversation enjouée.

En les voyant, l‘écrivain, qui coexistait avec l’Archimage Tomos (bien que cela lui semblait difficile parfois de faire la différence) vit se superposer aux traits des époux royaux, les traits de ses propres grands-parents, qui le regardait et lui souriait.

Il avait de plus en plus de mal à refouler les souvenirs que provoquait cette rencontre. Le Roi Godfried était son grand-père qui était décédé quelques années auparavant.

Alors que pour l’Archimage, il était le Roi qu’il avait servi fidèlement, et qui était responsable de sa sentence d’exil.

Le sentiment de trahison qu’il avait ressenti à ce moment lui expliquait pourquoi tout était figé dans ce passé. Le décès du grand-père avait provoqué l‘éclatement de la famille pour des rancœurs que nul n’osait exprimer du vivant de l’honoré patriarche. Son grand-père n’avait jamais été dupe, et c’est pour ça qu’il lui en voulait, le rendant responsable de ce sentiment d’isolation, d‘éloignement.

Mais sa grand-mère était toujours de ce monde, et elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de bonté. Elle avait subi tous les événements avec une force préoccupée d’insignifiants détails, sans jamais rien faire paraître d’une quelconque détresse, et encore maintenant, elle ne demandait rien d’autre que de vivre pleinement les jours qui lui restaient, sans qu’on la fige dans un passé stérile.

Ce passé voulait encore vivre, et servir de terreau fertile aux événements à venir. Le parcourir ainsi le faisait peu à peu revivre.

«Que se passe-t-il?» s’alarma le prince inquiet de voir l’Archimage s’effondrer devant la statue des époux royaux.

«Rien. Je crois que tout va aller bien maintenant.

J‘étais l’Archimage de ce royaume, et pendant des années, j’ai servi fidèlement le Roi et sa famille. Je servais d’oracle, de conseiller, de stratège, de guérisseur.

Depuis des centaines d’années, les royaumes des ancêtres de ton père et de ceux du Roi Godfried étaient en lutte, sans que jamais l’un ne l’emporte sur l’autre, aussi une trêve avait été décidée. Cette trêve avait duré depuis douze générations, et rien ne justifiait plus que les deux royaumes vivent dans la peur l’un de l’autre, héritée des générations précédentes.

Un jour, tu n‘étais encore qu’un enfant, j’ai chevauché jusqu‘à ton royaume pour y rencontrer ton père. Je souhaitais réconcilier les deux royaumes en arrangeant une rencontre. Ton père y était favorable.

Quand je m’en suis retourné, le Roi Godfried est apparu contrarié. Il ne m’a rien dit au début, mais j’ai vite compris qu’il ne souhaitait pas que les royaumes soient réunis. Je me doutais de sa réaction, car il avait surtout peur que son peuple ne préfère les collines ensoleillées de l‘Éternel Été aux vallées de l‘Éternel Hiver, et qu’il se retrouve seul. Alors il m’a jugé coupable de trahison, et m’a condamné à l’exil.

J‘étais furieux d‘être incompris, et plus encore qu’il me considère comme un traître. C’est pourquoi j’ai jeté ce sortilège sur le château. Puis j’ai avalé une potion pour tout oublier et ai erré depuis.

Mais grâce à toi, je me rends compte que je me suis puni seul, et que le sortilège peut être levé. Il t’appartiendra peut-être de réconcilier les deux royaumes, mais cela devra se faire en son temps.

Pour l’instant, il te suffit de boire l’autre partie de la potion, et tout sera complété.»

«Mais si cela suffit à guérir ma main, il n’y en aura pas suffisamment pour toutes ces personnes.» répliqua le prince.

«Tu verras que cela n’a pas d’importance» répondit l’Archimage «Aie confiance.»

Et le prince but le verre du liquide cramoisi, et il faillit lâcher le verre de surprise. Il sentait maintenant le froid dans sa main gauche, où la pierre avait maintenant disparu. Et sa main pouvait à nouveau bouger. Sa poitrine était brûlante, et il vit qu’il aimait ces gens, qui étaient tous si familiers, et qu’il souhaitait continuer sa vie à cet endroit, et en apprécier tous les recoins. Lui qui avait vécu dans les deux royaumes pourrait convaincre son futur beau-père qu’il lui était inutile de retenir ses sujets par la peur, et que peut-être ils deviendraient, avec Rosa-Anna, Roi et Reine du Royaume des Mille Saisons.

Quand il se réveilla dans le grand hall, Tomos avait disparu, même s’il sentait sa présence dans chacun des murs du château. Et le hall bourdonnait de vie, comme quand il s’y était réveillé la première fois. Mais cette fois-ci, c‘était un nouveau futur et un nouveau passé qu’il écrivait.

Épilogue

Quand l‘écrivain se leva, il était surpris. Il avait fini son conte dans son rêve, et tous les éléments qu’il avait cherchés, il les avait finalement trouvés.

Il alla ouvrir le buffet de la cuisine, et derrière des rangées de vieilles bouteilles y trouva ce qu’il cherchait: une bouteille où était marqué à demi-effacé “Vin de Patience – octobre 94”. Ainsi, cette bouteille que lui avait offert sa grand-mère lors de sa dernière visite était devenue comme un prasād hindou, une offrande à la fois simple et sacrée qui, imbue de grâce divine, devenait alors capable de miracles.

Pourrait-il faire vivre la mémoire de ses ancêtres, il en doutait. Il n’avait pas non plus le pouvoir de réconcilier sa famille, et cela était peut-être bien ainsi, les choses ne devaient pas être brusquées. Mais il pouvait comprendre et accepter les choix de chacun d’eux, et les accepter était ce qui était le plus difficile.

L’exemple silencieux de sa chère grand-mère qui avait servi, simplement, sans jamais rien imposer, et qui semblait pouvoir tout accepter, même l’inacceptable, pourrait sûrement l’aider à y parvenir.

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