崴峲小僧の廆

Dernier Acte

publié par le sept 30, 2006 dans Histoires, Journal | 0 comments

“Conceal me what I am, and be my aid
For such disguise as haply shall become
The form of my intent.”

Viola from Twelfth Night,
or What You Will
by William Shakespeare, Act I Scene 2

« Cache ce que je suis, et assiste-moi
Pour qu’avec chance prenne ce déguisement
La forme de mon dessein. »

Viola dans La Nuit des rois,
ou Ce que vous voudrez,
Acte I, Scène 2


Londres, février 1677.

C‘était un lundi pluvieux, à vous glacer les os. Emmitouflée de brume, la lune, maîtresse des rêves et des illusions, illuminait de sa grâce opaline la voûte indistincte. Sur la devanture balayée par le vent, un panneau indiquait en lettre rouges et frivoles la pièce qu’on allait jouer le lendemain. Rien d’autre n’indiquait que le lendemain, à cette même heure tardive, l’endroit serait empli de la vie qui lui faisait à présent défaut.

Au milieu du silence du bâtiment, elle était là, comme prête à entrer à nouveau en scène. Là depuis bientôt deux heures rivée derrière les épais rideaux de velours vert brodés. Seulement, personne n‘était plus là pour l‘écouter, sinon les esprits qui chevauchaient les courants d’air sifflants s’infiltrant par les fissures mal colmatées des murs sales.

Lundi était le jour de fermeture du théâtre, et les dernières répétitions étaient terminées depuis tout ce temps qu’elle était là.

Les crissements et les bruits montant du parterre avaient cessé depuis peu dans les allées, et elle devait maintenant être la dernière personne vivante dans les lieux.

Elle avait souhaité rester là, trouvant une excuse pour ne pas suivre les autres. En communion avec l’endroit, et ce qu’il symbolisait, elle lui découvrait une dimension mystique, loin des apparats et des rires vibrants des spectateurs.

Les motifs des rideaux eux-mêmes semblaient prendre vie, sous l‘éclairage terne et tremblant des chandelles qu’on prenait soin de laisser, autant par superstition que par souci pratique. Leur danse échevelée lui paraissait raconter des scènes tragiques qui s‘étaient déroulées sur ces planches, les sentiments exaltés, les destins fauchés et l’infinie ronde des petits malheurs des vies ordinaires.

Après ces dernières répétitions, qui s‘étaient déroulées sans le moindre problème, ni la plus petite escarmouche, la dernière scène lui était parue facile. Pourtant, elle ne cessait de lui revenir à l’esprit, avec une vivacité déconcertante.

Était-ce le trac qui la rendait si nerveuse ? À à peine dix-sept ans, cela aurait été compréhensible, mais non, cela aurait été trop simple d’utiliser ce mot, comme une note dépouillée de son effet d’avoir été trop jouée, incapable de couvrir la variété des sensations qui la parcourait.

Des excuses sans visage jetées avec insouciance sur sa propre faillibilité comme des draps blancs sur un cadavre au regard fixe, trop troublant pour être regardé en face. Sauf que les cadavres n‘étaient pas morts. Peut-être même qu’ils ne l’avaient jamais été. On aurait pu les entendre respirer, ô si lentement que leur souffle même était à peine audible. Idoles1 murmurantes sur leurs autels, parlant de leur créateur, qui les avait enfermées là.

Que disaient-elles au juste ? Elle tendait l’oreille, mais ne voulait pas entendre ce qu’elle craignait savoir.

Elle passa sa main sur le velours piqué des rideaux vermiculés qui l’enceignaient.

Pas étonnant que personne ne voulût avoir de costumes de cette couleur. Avec les décors pastoraux, il aurait été bien difficile de distinguer un acteur les portant. Se fondant dans le décor, ou dans les plis du rideau, quelle différence ? Toujours une doublure, un spectre, un autre que soi-même…

Cette scène était le dénouement de la pièce bien sûr. Tant l’avait-elle relue et interprétée qu’elle n’en ignorait rien des subtiles nuances. Était-ce qu’elle souhaitât que l’imbroglio perdurât indéfiniment ? Combien de fois encore devrait-elle jouer à se dissimuler elle aussi ?

C‘était après tout ce qui amusait encore et toujours les spectateurs. Que Viola se fasse passer pour un garçon, et parvienne à berner avec tant de facilité les autres, trop enclins à s’aveugler pour des apparences trompeuses —comme avec empressement d’ajouter un nouveau rôle à ceux trop convenus, trop connus pour être joués avec gaîté.

En réalité, cela faisait bientôt quinze ans que ce n‘était plus aux hommes d’interpréter les rôles féminins, et partant, celui de Viola. Ces quinze années avaient depuis permis l’avènement d’une nouvelle génération d’“acteures”, la sienne. Les débuts avaient été joyeux, mais essentiellement pour les spectateurs toujours enjoués par le renouveau. Pour les acteurs, cela avait été un changement parfois délicat à accepter, avec de nouvelles conventions à inventer et d’autres qui s‘étiolaient, devenues inutiles, chues comme la mue d’un reptile.

Elle sentait d’ailleurs qu’une partie de la facétie de la pièce de Shakespeare était partie avec.

L’ambiguïté ajoutait au ton badin de la pièce. Elle contribuait à la remise en cause des conventions —Nuit des Rois où les fous devenaient rois pour le pur plaisir de la fête.

Mais la pièce était claire : soit on embrassait la folie entièrement, pour le plaisir et pour un temps,… ou l’on est couvert de ridicule, comme ce serviteur, le seul à s’entêter à de vains calculs, et qui imagine sa maîtresse entiché de lui.

Pour elle, Viola n’avait jamais eu tout son sens qu’interprétée par un homme.

En réalité, elle ne pouvait pas être si loin de la vérité. Quelle meilleure raison aurait poussé à la choisir pour le rôle que son apparence gauche et si peu féminine ? Pour que substistât le doute jusqu‘à la fin ? Quelle injustice pour Viola qui était magnifique, adorable même !

Sa voix était ailleurs, elle s’en rendait compte. Elle n‘était pas destinée à se glisser docilement dans une vision grotesque de la femme, rendue sujet de ridicule pour la rendre inoffensive.

Ses armes les plus secrètes, il n’y avait pas de raison qu’elle les utilisât pas. Elle connaissait la puissance de ses émotions. Sa voix était puissante, et leur parfait véhicule. Elle aurait pu aisément conduire la foule aux larmes, mais tout lui commandait d’avoir le cœur léger.

Devrait-elle s’inventer ce rôle tragique qu’elle rêvait d’interpréter, et qui mettrait assurément les spectateurs à genoux ? Si tant de pièces avaient été créées par des auteurs inspirés par leurs acteurs fétiches, comment pourrait-elle inspirer le rôle de sa vie sans se permettre d’exercer ses talents ? Sans se donner la possibilité même de son talent ?

Comme dans la pièce, il se trouverait bien d’autres Sébastien, frères ou plutôt sœurs jumelles, prêts à endosser tous les aspects masculins et dérisoires de sa personnalité.

Mais pour le clown puisse réciter sa chanson, et que tombe le rideau, il fallait qu’apparaisse la véritable Viola.


1 Idole vient du grec eidôlon εἴδωλον, qui signifie image, ou en anglais, spectre, double : ce que l’on voit pour vrai et qui n’est qu’un double.

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