Voir aussi l’explication du contexte
- I -
Une proie facile. C’était si facile pour un prédateur de dissimuler ses intentions sur Internet, de faire passer le loup pour le prince.
Et voilà, il l’avait cernée, et elle était dans ses filets.
Maintenant, il se demandait… Comment se faisait-il qu’elle soit devenue si obsédante quand elle était si banale ? Peut-être parce que son silence muté lui hurlait au visage cette médiocrité qu’il exécrait.
Même son prénom était d’un commun. Paul s’en voulait un peu de l’avoir choisie, cette Marie, de l’avoir suivie, épiée, anticipée…
Mais peu importe, il était temps d’en finir. Il lui fallait éliminer cette infirmière devenue envahissante. Définitivement.
Au diable le scénario, la mise en scène qu’il avait imaginée, l’excitation du passage à l’acte ne souffrait pas de préparation mesquine. Son meurtre allait être horrible, grandiose.
Il était là pour transfigurer la médiocrité dans un tableau de sang.
- II -
Vingt-cinq ans, l’œil vif et l’air gouailleur, Dagomard de Jerphanion était un personnage.
Il avait gardé un solide sens de l’humour depuis le jour où on lui avait dit que ses parents avaient eu la facétie de lui donner un prénom de fille. Ce à quoi il répondait que Dagomar signifiait surtout «jour glorieux» en vieux germanique et que ça reflétait parfaitement sa joie de vivre.
Car sous ces apparences un peu fantasques, Dagomard avait plus d’un talent. Son érudition qui lui permettait de noircir à toute vitesse des grilles de mots-croisés lui avait fait jadis remporter quelques concours —et beaucoup de soupirs exaspérés par ses explications qu’on prenait pour de la pédanterie.
Mais si Dagomard était dans cette clinique un peu miteuse, ce n’était pas pour la gloire. Il souffrait depuis l’enfance de troubles obsessionnels compulsifs, ou TOC dans le jargon médical. Grâce au patient travail qu’il effectuait avec son psy, il avait réussi à en limiter quelque peu les effets. Mais ceux qui restaient n’étaient pas des moindres.
Il lui arrivait encore —bien trop souvent à son goût— d’être pris par une irrépressible envie de courir après les voitures pour leur arracher leur rétroviseur ou leur antenne radio —en fait, tout ce qui dépassait des formes girondes des voitures. Son spécialiste y voyait une manifestation d’un trouble lié à sa naissance ou à son enfance. Dire qu’il le payait chèrement pour de telles inepties !
Personnellement, il s’en fichait, la compulsion était tout aussi réelle qu’incompréhensible et tout ce qui l’importait était de parvenir à la maîtriser afin de continuer à mener une vie tant soit peu normale. Sa thérapie l’y aidait, un peu…
La patiente avant lui sortait enfin. Il s’étonna de ne pas voir l’infirmière habituelle qui s’occupait des patients.
Dagomard était un peu attristé, car il aurait bien aimé la revoir. Une belle femme d’une quarantaine d’année à la présence rassérénante, avec ses grands yeux gris emplis de compassion.
En souriant tristement, il repensa à ce qu’elle lui avait dit la semaine dernière en le raccompagnant…
- III -
Les ondes diffusaient un vieux tube grésillant d’Elvis Presley. Dans sa maison de retraite «les Beaux Rivages», Fernand Lotissier reconnut immédiatement l’air qui le fit sortir de sa torpeur. Ah oui, cette musique, qui avait le pouvoir de lui évoquer sa prime jeunesse et sa passion immodérée pour le King, alors que ses souvenirs plus récents s’effilochaient et glissaient comme du sable entre ses doigts gourds.
Il avait découvert le King par le détour de ce titre, qui avait été repris par Johnny Hallyday.
Il ne put s’empêcher de goûter l’ironie du titre. I Forgot to Remember to Forget.
Que Johnny chantait … J’ai oublié de me souvenir.
La musique et les vers maladroits semblait l’envelopper
J’ai oublié de me souvenir de l’oublier
Je ne peux un instant l’effacer
Si je joue l’indifférent
Chaque jour, chaque instant
Mon cœur se souvient d’elle tout le temps…
L’ironie était cruelle, car Fernand était atteint de la maladie d’Alzheimer. Enfin, c’est ce qu’on lui disait sans cesse en invoquant «sa maladie» comme pour l’excuser de ses absences.
Certes, il profitait aussi de ce statut pour lutiner les aides-soignantes. Non pas qu’à son âge (84 ans, pensez-donc) il ait encore quelque pensée pour des choses frivoles, non. Il s’agit surtout pour lui d’éveiller en elles une lueur dans leurs yeux vides.
Il faut dire qu’on ne peut pas tout automatiser, surtout les tâches les plus ingrates. Fernand comprenait bien les raisons du personnel soignant pour cette distanciation et ne pouvait leur en vouloir. Mais il avait trop soupé pendant sa vie professionnelle au barreau du manque de chaleur humaine pour le tolérer sur ses vieux jours.
- IV -
Paul Ducossier, en rentrant dans leur appartement du Vème arrondissement, remarqua une note écrite par sa femme sur la table de la salle.
Sommes chez ma mère avec les enfants pour les vacances. Le frigo est plein. Tu pourras travailler tranquillement.
Ce mot n’étonna pas Paul. Sa féline épouse avait dû sentir la tension au bout de ses vibrisses, et avait déguerpi avec ses petits dans la gueule. De toute façon, ils ne se seraient pas beaucoup vu puisque Paul avait aménagé son bureau pour ne pas être dérangé.
Et de toute façon, il conserverait son rythme de travail si particulier. Paul Ducossier, quand ses revenus d’écrivain le lui permirent, avait en effet opté pour cette excentricité : dans sa hantise d’être interrompu au milieu d’un moment crucial et de perdre le flux de pensée du premier jet, il travaillait exclusivement à la tombée de la nuit, prétendant que le subconscient était plus réceptif à ces heures-là.
Cela avait accentué le fossé entre lui et sa famille, mais Paul était entier, et sa femme avait vite compris qu’elle passerait toujours après les livres qu’il écrivait.
Il était affamé, épuisé par le voyage qu’il venait de faire ; cette retraite solitaire qu’il faisait régulièrement pour soi-disant retrouver sa connexion avec la Source d’inspiration.
Il ouvrit une boîte de raviolis, et commença à l’engloutir telle quelle.
Sa femme n’était guère dupe de ces escapades, et pensait sans doute qu’il allait retrouver une aventure féminine. En un sens elle n’avait pas tort. C’était bien une forme d’aventure pour lui, et à ses débuts, dix ans auparavant, il pratiquait ces mêmes meurtres qu’il relatait ensuite, afin de pouvoir mieux comprendre et transmettre dans un souci d’exactitude.
Il avait mis fin à ces activités à la naissance de ses enfants, mais pas à ses retraites. Étrangement, il n’avait jamais été inquiété par la police, sans doute grâce à son esprit affûté qui assimilait les nouvelles techniques d’investigation bien plus vite que la police…
Les raviolis avaient un goût métallique désagréable. Il se servit un verre de vin pour faire passer.
En l’occurrence, les choses changeaient, et alors qu’il était encensé à ses débuts, les ventes devenaient de moins en moins bonnes, et son éditeur s’en inquiétait.
Quand il lui martelait qu’il fallait plus de mise en scène, de macabre, il ne pouvait s’empêcher de le mépriser. Comme cette nouvelle génération intrépide croquant du serial-killer tout en noyant sous des flots purpurins la vacuité de leur prose. Ah, il voulait du sang neuf…
- V -
Frémissante, Sabrina referma son livre après en avoir lu frénétiquement les derniers chapitres.
La tension retomba doucement, et le monde bruyant autour d’elle se fit à nouveau présent à ses sens. Cliquetis de claviers, bavardages, froissements de papier, crépitements des imprimantes du poste où elle passait sa pause déjeuner, un livre à la main, enfermée dans sa bulle…
Elle quittait toujours les polars de Ducossier avec un sentiment mêlé d’effroi et de satisfaction. Celui-là n’avait pas fait exception.
Il est bientôt temps de reprendre le service dans le XIIIème arrondissement. Le quotidien de gardien de la paix n’était guère exaltant, mais sa soif d’aventures était en partie étanchée par ses lectures. Et paradoxalement, elle remerciait Ducossier pour sa capacité à lui montrer la vie sous un jour nouveau, où chaque détail anodin devenait source de satisfaction.
En passant devant les panneaux d’affichages, un visage attira son regard. Un visage serein aux grands yeux qui jurait au milieu des autres portraits, comme une rose dans un pré d’orties, que même la vilaine photocopieuse n’était parvenue à enlaidir. Selon la note l’accompagnant, il s’agissait d’une femme d’une quarantaine d’années portée disparue depuis près de deux semaines.
Une angoisse l’étreignit de façon inexplicable. Empathie peut-être ? Elle se sent inexplicablement solidaire de cette femme. On a beau faire partie des forces de l’ordre, on n’en reste pas moins avant tout une femme. On apprend très tôt à se protéger, surtout quand comme Sabrina on est jeune, blonde et plutôt attirante. Se faire discrète quand on est seule, tenter de se fondre dans la foule quand on le peut, avec cette angoisse sourde au ventre, insaisissable.
J’ai déjà vaincu ces peurs se dit-elle en franchissant la porte d’un pas déterminé.
- VI -
Sa femme est revenue au bout d’une semaine, mais c’est à peine si Paul s’en est rendu compte. Il vit que les boîtes de conserve vides jonchant la table avaient été enlevées, et comprit.
Sa femme lui laissait des courtes notes, sans doute par automatisme, lui expliquant entre autres que les enfants étaient restés chez leur grand-mère.
Des étrangers, c’est ce que nous sommes se dit-il. Pourtant sa femme ne se plaignait jamais. Fallait-il qu’elle l’aime. Et elle l’aimait suffisamment pour revenir braver sa mauvaise humeur, et prendre soin de lui, telle une main invisible et prévenante.
Ces jours derniers, elle le vit régulièrement au lever du lit suivre le journal télévisé de 20h, apparemment concerné par l’affaire de disparition qui faisait désormais la une. Elle ne posa pas une question, mais il sentit peser son incompréhension.
Mais son intérêt pour cette affaire était viscéral.
Surtout depuis qu’il avait rêvé cette nuit-là d’une pluie de gouttes de sang qui coagulait en un livre…
- VII -
Vite aiguillonnée par des journalistes en mal de sensations, l’affaire avait enflé en suscitant une émotion intense.
Sabrina Marneihm avait vite vu le doux visage se multiplier sur les téléviseurs et les journaux.
Puis, la tragédie privée devint bientôt chose publique.
On apprit que le mari de la disparue, de santé apparemment fragile, avait fait un choc émotionnel en découvrant qu’elle était partie, et avait été admis en soins intensifs.
Sa fille avait fait une brève apparition à la télévision pour demander que cesse le tapage médiatique autour de son père et obtenir des informations sur sa mère, qui serait partie sans informer personne, de son plein gré.
Les journaux relayèrent que la fille de Marie avait placé son père en institut spécialisé, pour le soustraire à l’attention médiatique et lui éviter un nouveau traumatisme qui pourrait lui être fatal.
L’angoisse de Sabrina n’était pas revenue. Tout ceci n’était sans doute qu’une histoire très humaine de trahison. Le mari n’était plus tout jeune, sa carrière brillante était derrière lui, et sa femme pouvait rêver d’un autre avenir.
Sabrina avait justement en tête une chanson de Dalida, que fredonnait sa mère avec son bel accent chantant : La grande passion.
- VIII -
Foutu temps, grommela l’homme grisonnant, au volant de son break gris métallisé.
Heureusement, il avait repéré l’endroit, il faut dire qu’il n’y avait quasiment que ça dans le coin, avec ces élevages de porcs aux vapeurs méphitiques.
Mais ce n’était pas tout à fait l’heure, et il lui faudrait patienter pour pouvoir entrer. Il attrapa le magazine sous le siège et se mit à griffonner à toute allure. Exaspéré, il se mit à vitupérer « non, mais c’est vrai, pour qui elle se prend ! Elle peut toujours essayer de s’interposer encore une fois… ».
Il se calma en pensant à la raison pour laquelle il était là.
De toute façon l’heure de la pause déjeuner avait sonné, et les lieux devaient être quasiment déserts.
Il entra sans montrer d’hésitation, avançant tout en se repérant aux signalétiques qui indiquaient les chambres. Celle qu’il cherchait était probablement au fond.
Il entendit un air familier à mesure qu’il avançait.
Sans trop savoir pourquoi, il se laissa guider par la musique. La chambre d’où elle venait était vide, et il eut tôt fait de repérer d’où venait le son.
La pochette du disque, énorme était là, portant un nom qui le fit sourire. Se souvenant des coupures de presse, il sut qu’il était dans la bonne chambre.
Il se dirigea vers le chevet, et ouvrant son pardessus, en tira un livre qu’il déposa.
Sortant de la maison de repos, il s’arrête un instant devant son break, et effleure, pensif le rétroviseur où dardent les rais de lumière qui percent les nuages. Age quod agis. C’est ce qu’elle lui avait dit. Ce qui lui avait ouvert les yeux —pas tant à cause de ces mots, que de la façon dont elle les avait prononcés. Sans le moindre jugement, avec une bonté rayonnante. Elle avait vu la mort, il en était maintenant sûr.
Age quod agis. Depuis, c’était devenu sa maxime. Fais, bien, ce que tu fais. Elle l’avait guéri.
Il avait tenté à l’instant de témoigner sa gratitude, posthume certes, mais convaincu que ce pouvoir de soigner une âme fracturée qu’elle lui avait en quelque sorte transmis, il lui devait de le partager —ce qu’il avait à cœur de faire depuis tant d’années.
Mettant le contact, il s’aperçoit qu’un message lui a été laissé. Sa femme, s’inquiétant pour lui.
Il ouvre le visiophone, et tombe sur le visage rieur de Sabrina.
— Dagomard, tu vas bien ?
— Oui chérie, rassure-toi. En plus tout s’est passé merveilleusement bien.
— Tant mieux ! Mais dépêche-toi de rentrer, tu sais qu’on va chez Marylise et les enfants demain.
— Comme toutes les semaines. À croire que tu ne peux pas vivre sans ta fille !
— Moqueur…
— … Dis, chérie
— Quoi ?
— Tu sais, cette chanson que tu chantes toujours pour me narguer ?
— Car l’autre jour / Entre ses bras / Il m’a juré cent fois ce monsieur-là / Que j’étais son seul mon amour / Je savais le nom / De sa grande passion…
— Oui, celle-là.
— Eh bien quoi ?
— Tu sais que c’est une chanson du King ?
- IX -
Paul avait mis plusieurs semaines à s’en remettre.
Cette histoire semblait pourtant magnifiquement rejoindre le livre qu’il écrivait.
Sa Marie Légier, et Marie Lotissier ; deux faces d’une même personnalité, et pourtant si différentes: la première, simple être de papier soumis à ses frustrations d’écrivain n’avait jamais vraiment eu la profondeur de la seconde.
L’histoire de Marie Lotissier, il aurait voulu l’avoir imaginée.
Elle aussi, était à l’aube de ses quarante ans, sentant le temps qui s’accélère, sans elle…
Ce n’était pas une simple histoire de meurtre comme il les concevait, mais une véritable tragédie grecque qui s’était jouée devant la France —et la Belgique, où l’euthanasie est légale, où Marie s’était réfugiée.
Mais il a maintenant eu tout le temps de faire son deuil des deux Marie. La Marie réelle l’a touché, si profondément bouleversé qu’il en a ressenti avec une intensité inconnue les tourments à l’approche de la mort —cette mort qu’il donnait sans sourciller, sans une pensée.
Ayant enfin touché du doigt ce vide immense, Paul Ducossier se sent renaître…
Et maintenant, il est à nouveau inspiré, comme au premier jour.
Il écrira et documentera l’histoire de cette femme.
Une femme capable, par amour pour son époux, de disparaître pour lui épargner les conséquences d’une maladie longue et débilitante, et ainsi lui laisser le choix de l’imaginer morte ou vivante.
Ce sera sûrement son chant du cygne, mais ce sera un polar en point d’orgue, en hommage.
- X -
Fernand ne sait pas pourquoi, mais cette chanson l’émeut profondément. Il la chante depuis ce matin, Marie’s the name of his latest flame… Il ne sait pas trop qui est Marie, mais il pense à elle, l’imagine peut-être sous les traits de Priscilla.
Il a bien essayé d’en parler à sa fille, mais elle se ferme comme une huître quand il la cuisine.
Ou il a peut-être oublié. Encore.
D’ailleurs, ce livre, il ne se souvient pas l’avoir jamais possédé.
La dédicace est peu lisible, mais il parvient à déchiffrer Sabrina, et la date, 2024. Il ne connaît pas de Sabrina et s’étonne… Foutue maladie. D’ailleurs à quoi bon lire ce livre ? Il l’a peut-être déjà lu…
Demain peut-être.
Il caresse les lettres gaufrées de la couverture pourpre. MARIE.
Il sait que ce soir, il rêvera d’elle…
Magus, Paris, le dimanche 19 février 2006
Inspiré par la prestation tragico-comique de Bruce Campbell dans Bubba Ho-Tep.
Écouter les extraits sur Amazon de :
(Marie’s The Name) His Latest Flame (Elvis Presley) · Clic!
La grande passion (Dalida) · Clic!
I Forgot To Remember To Forget (Elvis Presley) · Clic!
J’ai oublié de me souvenir Johnny Hallyday · Clic!



Ceci est mon journal (blog) et portfolio où je parle de thèmes variant de la technologie aux arts (graphiques ou culinaires), de metaphysique ou culture chinoise. 









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