(La Toile, canevas d’évolutions — Paris, 20 avril 2006)
Né lors des premiers balbutiements d’Internet, je suis un habitant du cyber-espace depuis 1997 et ne cesse d’être émerveillé par les mutations qu’il provoque dans nos modes de pensée et de vie. Et ce n’est pas qu’une simple banalité de dire que ces mutations changent en profondeur notre société.
Ce site web (de l’anglais web, la toile) est loin d’être le premier que j’ai créé, ou aidé à créer.
Le premier date de l’édition 2001 du Gala de l’Équinoxe[2], pour promouvoir l’événement à côté des medias traditionnels (prospectus, affiches etc.).
Très vite, lui a succédé une version pilote du site web le PI, l’hebdomadaire des élèves de l’École Centrale, pour lequel je m’attaque non plus seulement à du contenu statique, mais à du contenu dynamique — pour permettre à l’hebdomadaire d’être non seulement imprimé, mais également régulièrement disponible pour les anciens élèves (époque de liberté révolue pour des raisons que je ne cautionne pas) avec possibilité de rechercher au sein du contenu.
J’aide aussi à cette époque à mettre sur pieds le site web de l’association Asie le GEPEO avec une base de données de contacts.
Depuis, j’utilise un espace personnel comme laboratoire pour tester certaines idées, quand je ressens le besoin d’expérimenter avec de nouveaux concepts comme Unicode (encodage de caractères, utilisable pour le chinois), les standards web, l’accessibilité etc.
Plus récemment, j’aide un ami à initier une base de données sur les polars et thrillers en avril 2005 ; le bébé est bien portant et très prometteur.
Je voulais que ce site soit different, plus personnel and espérons-le plus mature.
Il reste avant tout un terrain de jeu, mais je voulais tester plus pleinement certains concepts. La suite d’essais-erreurs a été longue et sinueuse, mais l’exploration en vaut la chandelle.
Cet article parle de certaines des balises que j’ai rencontrées en chemin.
Blogs
Entendant pour la première fois parler du concept de blogs, ou weblogs (journal intime en ligne), je ne voyais aucune raison particulière pour qu’il change de façon significative notre conception du web. Certains ont inventé le mot écribitionnistes pour désigner leurs auteurs (les blogueurs), et c’était précisément ce que j’en pensais.
Il faut admettre qu’une très large partie de ce contenu relève précisément de la logorrhée, ce qui n’est pas foncièrement inintéressant puisque c’est une forme de communication tout à fait valide. Le fait est que cela me semblait limité pour expliquer la vague d’attention au début des années 2000.
En réalité, le blogging change véritablement le web, et l’améliore d’une certaine façon. La raison la plus simple est qu’il a fait quelque chose d’inattendu : il a remis des outils puissants à portée des individus, qui n’avaient plus besoin d’être des spécialistes de la technique pour partager leurs pensées avec rien de moins que le monde entier.
Rien de surprenant donc que certains aient pu trouver cette évolution menaçante, puisqu’elle est un puissant nouveau média qui érode les tranchées du pouvoir. Quoi qu’il en soit, l’évolution est déjà là, et l’on doit changer en même temps qu’elle s’invente.
Un exemple significatif est celui de Google qui a dû assez vite changer son système de référencement puisqu’à cause de leurs référencements croisés, la voix des blogueurs portait pour une fois plus haut que celle des canaux traditionnels d’information. Les gouvernements et les médias traditionnels perdaient temporairement leur prise sur les vérités qu’elles diffusent.
Désormais, on s’aperçoit que même la classe politique apprend à utiliser ce nouveau mode de communication, probablement poussés dans le bain sans trop savoir pourquoi par leurs cabinets de campagne.
Je doute que beaucoup en comprennent l’intérêt, mais l’une des conséquences est que le citoyen se retrouve à nouveau au milieu de la vie politique, limitant l’impression chronique d’être coupés des classes dirigeantes. D’une certaine façon, la classe politique en bénéficiera aussi, même si ce n’est pas comme elle l’avait escompté.
Je pensais donc aux blogs en concevant ce site ; j’avais littéralement à me poser la question, puisque je ne voulais pas un blog, en quoi ce site serait différent d’un blog, ou d’une simple galerie.… Je voulais surtout éviter le piège de la structure des blogs, dans laquelle un lecteur occasionnel peut se perdre parmi un tas de sujets parfois sans connexion.
Wikis
Nous en arrivons aux wikis. Un autre mouvement improbable allant à l’encontre de la croyance bien ancrée, de ce paradigme qu’un système ouvert est nécessairement vulnérable.
Wiki, comme se plaît désormais à commencer la légende, est originaire de l’hawaïen wiki wiki, signifiant rapide. Leur apparition date des environs de 1995, à peu près à la même époque que les blogs. L’idée du wiki est de proposer un cadre de travail pour générer facilement un site qui changerait avec les apports de n’importe qui le lisant. Quelle idée saugrenue !
Je pensais au début comme beaucoup que le projet d’une encyclopédie base sur ce principe ne serait pas capable de dépasser le bruit généré par des personnes mal intentionnées ou ignorantes.
J’avais tort. Wikipédia (et de nombreux autres projets similaires) est une success story ; bien sûr, des protections ont été créées pour limiter le vandalisme, mais on peut noter que l’effet boule de neige est le facteur de sa croissance exponentielle. En cela, le projet a été soutenu par un excellent logiciel, simple à utiliser et à apprendre, délivrant, là encore, les utilisateurs du lourd fardeau de la technologie.
La première prouesse des wikis c’est qu’il sont réellement rapides à mettre à jour. J’en utilise un pour des raisons personnelles, et je le vois comme une pensine d’Albus Dumbledore, un récipient pour recevoir des idées, des morceaux et des graines de pensées qui ont simplement besoin du temps approprié pour être développés, élagués et connectés à d’autres sujets en apparence sans relation.
La raison derrière cela, c’est la deuxième ingéniosité que j’y trouve. Cadre de travail ne signifie pas nécessairement une structure imposée.
Nous vivons à l’époque du chaos. Mais le chaos est grandement incompris ; Chaos Χάος est dans la mythologie grecque le potentiel premier et ultime, sans forme mais prêt à s’étendre, et se développer en d’innombrables enfants. En grec, chaos n’a pas voulu dire désordre avant que l’on ne commence à imposer nos croyances sur une idée incomprise.
En effet, nous avons commencé à redécouvrir en mathématiques un sens de l’ordre sous-jacent à des événements de nature apparemment chaotique — voir les attracteurs étranges, les fractales etc. Ceux qui ne saisissent pas cette subtilité sont les mêmes qui, pour reprendre les termes de Ken Wilber, croient en la « théorie du oups ». Rien n’est aussi incohérent qu’il n’y paraît pour peu qu’on ait la bonne perspective.
Wikimedia nous permet donc de jeter un œil au-delà des contraintes de la technique, ce qui est inestimable. Nous vivons un glissement sensible des structures patriarcales, hiérarchiques (le dossier et ses sous-dossiers) imposées par la plupart des systèmes d’exploitation informatiques, vers une structure plus féminine, gérée par les relations les catégories. Et ce n’est pas uniquement sensible en informatique.
Windows Vista, la nouvelle mouture de Windows reflète aussi cette tendance. Le nouveau système de fichiers de l’éditeur (WinFS, pour Windows Future Storage, stockage de l’avenir) utilisera une base relationnelle pour rendre la recherche et l’utilisation des fichiers plus intuitive. Et cette idée était en stock depuis au moins 20 ans (brevets d’IBM) !
Limitations
Bien sûr, il y a des limitations inhérentes aux wikis, surtout dues à l’anonymat que procure une refonte incessante des contributions par tous.
Les principales inquiétudes que cela suscite sont que
- l’information peut être fausse, de façon intentionnelle ou non
- les sujets controversés sont difficiles à explorer à cause des dissensions internes.
Le bon côté des choses est l’existence de ces débats, a fortiori à une époque parfois explosive, où les mouvements les plus divers se radicalisent à cause de provocations ou d’incompréhensions mutuelles.
En somme, cela revient à se poser les questions simples suivantes : qu’est-ce que je considère comme une vérité ? Quel degré d’absolu a-t-elle pour moi ? Quelle est la différence entre une vérité et une préférence ?…
Cela dit, même si les wikis sont des outils fantastiques, on peut dire que d’un point de vue esthétique, l’application mediawiki est fade. Comparée à la grande diversité et inventivité des blogs, sa forme est pauvre et difficile à personnaliser.
Web 2
Une autre lame de fond dans le cyber-espace. Le Web2 est une évolution qui a été longtemps annoncée et attendue, et qui semble devenir plus tangible depuis les sorties des produits géniaux de Google.
Au début, cela était quasiment imperceptible, avec une simple boîte de recherche qui se complète « automagiquement » quand on tape des mots.
La première fois que je l’ai vue, je me suis senti étrangement proche d’un sauvage découvrant quelque magie d’homme blanc… Ne comprenant pas comment fonctionnait la chose, je laisse tomber, pour quelques temps.
Puis arrivèrent Google Maps, et Gmail. Les deux interfaces proposant une interaction légère et gracieuse que je n’avais guère rencontrée avant sur une application web.
La magie fut alors disséquée, analysée sur la toile, et depuis qu’on la reproduit de toutes parts, elle devient un standard émergent très prometteur pour rendre le web à l’utilisateur.
Google n’a rien inventé en réalité, sinon dans le sens classique d’inventer, qui signifie aussi « (re)découvrir ».
Car ce qui est incroyable, c’est que la technique était quasiment présente tout du long. Sans entrer dans les détails d’AJAX (Javascript asynchrone et XML), il suffit de savoir que cela permet de mettre à jour une portion de page (via un téléchargement asynchrone) sans avoir à recharger l’ensemble de la page.
L’un des exemples de cette sensation d’interaction accrue sont les éditeurs du type de TinyMCE ou l’éditeur FCKeditor, qui fournit la sensation d’un traitement de texte moderne à l’intérieur d’un navigateur internet, sans être (trop) dépendant du navigateur choisi.
Cela va-t-il nous mener à une délocalisation de nos contenus, stockés pour l’instant dans nos ordinateurs ? La question peut sembler étrange, mais on voit qu’avec Google mail par exemple, les capacités de stockage sont désormais très satisfaisantes, et que l’accès à nos données est simple, rapide et fiable, de (presque) partout dans le monde. Les implications sont difficiles à imaginer, mais on dirait que nous nous y dirigeons doucement…
Accessibilité
L’accessibilité est devenue une nouvelle préoccupation à mesure que le web évolue, que je rangerais dans la même case que les standards, Unicode et les problématiques de design.
La croissance initiale d’Internet a été décousue, et que de chemin parcouru depuis les interface à haut contraste hideuses sur fond de gif animé, frames et cie !
Nous en devons une bonne partie à l’effort du W3C (World Wide Web Consortium) pour créer des standards pour le web. La première conséquence pour les développeurs a été une contrainte extrêmement irritante, puisqu’elle s’opposait au mouvement initial de simplicité d’un code HTML simple à aligner. Mais les avantages sont énormes.
Cela permet à une pléthore de navigateurs de converger à les pages de la même façon. De même, j’apprécie le fait qu’un petit navigateur isolé comme Firefox, proposant de nombreuses fonctionnalités innovantes puisse jouer sur le même terrain qu’Internet Explorer, et tirer vers le haut les autres. De la même façon que Google tire la qualité des services gratuits vers le haut (recherche, email etc.).
En outré, les standards n’ont jamais signifié la fin de l’évolution en fixant des limites. Au contraire, ils ont soutenu la croissance en lui fournissant le cadre pour
- les CSS (feuilles de styles) pour embellir les contenus,
- l’implémentation à l’échelle planétaire d’Unicode, qui permet à une page d’afficher en même temps la plupart des écritures (ce qui permet d’avoir du chinois à coté du français)
Cette évolution récente semble être mue et limitée à la fois par les préoccupations d’accessibilité, c’est-à-dire faire en sorte qu’une page puisse être lue par n’importe qui.
Comme on le verra, cela n’empêche pas de créer, au mieux cela rend les choses plus compliquées techniquement à réaliser… Au pire (pour le développeur), cela pose des questions qui demandent à faire des choix / compromis.
CAPTCHA et le spam
Un exemple de ce dilemme est celui des CAPTCHA (Completely Automated Public Turing test to tell Computers and Humans Apart), un mécanisme automatique pour permettre de différencier un robot d’un humain.
Un utilisateur familier d’Internet a sûrement déjà rencontré ces bêtes difformes et à peine reconnaissables, vous demandant comment elles s’épellent.
Le but de telles images est d’empêcher des robots de faire certaines tâches automatiques inconsidérées comme inonder un site de commentaires pour de l’élargissement personnel ou des adjuvants pharmaceutiques bleutés.
Le fait est que les robots ne peuvent pas les lire (en théorie), mais les appareils de lecture des personnes aveugles non plus.
Les développeurs imaginent alors une foule de solutions pour circonvenir le problèmes toutes plus ingénieuses les unes que les autres, comme proposer un son en alternative (et les sourds ?), ou encore (ma solution préférée), fournir une question pour différencier les personnes stupides en tirant une question au hasard.
C’est bien connu que les robots sont stupides, au moins aussi stupides qu’on leur a demandé d’être. Ce qui signifie qu’à l’inverse, ils peuvent être aussi intelligents qu’on leur permet.
Donc même si on ne peut concevoir un robot capable de distinguer des formes dans une photographie (« dis-moi quel est l’animal sur la photo »), ce n’est qu’une question de temps, et de motivation. Et comme les hackers aiment les défis, autant dire qu’ils auront tôt fait de démontrer leur opinion.
En conséquence, cela nous force à revoir nos conceptions même de sécurité. Car, s’il est honnête, tout informaticien vous dira qu’un système sûr n’existe pas. Et soyons francs, les spammers sont aussi vieux que les graffiti sur les murs, et certainement plus vieux que les hommes de Cro-Magnon.
C’est donc une question de compromis, si l’on veut passer son temps à autre chose qu’à un perpétuel jeu du chat et de la souris… Entre l’attitude de wikipédia, où l’on compte sur la cohésion des utilisateurs, ou celle du site barricadé, interdit à l’utilisateur intéressé, il faut trouver le bon équilibre. La différence est qu’on est conscient des limites du système, et qu’on est préparé aux éventualités.
J’ai lu récemment une autre technique utilisée pour briser les captchas, une nouvelle version de «social engineering» (ingénierie sociale), qui consiste à soutirer des informations sécurisées par le biais de personnes dont on gagne la confiance, parfois à l’insu même de la personne. Ainsi, certains sites pornographiques proposent à des personnes des photos gratuites sous réserve qu’ils renseignent un captcha. De la sorte, ils peuvent obtenir des comptes emails gratuits. Et comme ces sites sont générateurs de la plupart du spam, la boucle est bouclée…
Finalement
… tout ne fait que commencer.
En 1995, Ken Wilber écrivait dans sa Brève histoire de tout ses doutes à propos de l’émergence d’une conscience globale grâce à Internet. Ces doutes sont fondés, car la réalité d’Internet est loin d’être pavée de bonne intentions. Néanmoins, il est rassurant de voir que des poches de potentiels sont présentes, bien qu’elles soient isolées, et l’on a vu avec les blogs qu’elles peuvent nous mener loin, d’autant que la pénétration d’Internet est maintenant phénoménale, dépassant les clivages traditionnels entre Nord et Sud.
Pourtant, cette vague grossissante exige une attention constante et demande une remise en question sincère de notre part. Des questions comme la propriété intellectuelle avec la controverse lancinante du partage peer-to-peer qui menacerait notre économie doivent encore être étudiées d’une façon plus constructive que par l’appareil répressif…C’est une opportunité à saisir, car elle affecte la façon dont nous concevons les choses que nous imaginions immuables, et peut nous aider à remodeler notre réalité.



Ceci est mon journal (blog) et portfolio où je parle de thèmes variant de la technologie aux arts (graphiques ou culinaires), de metaphysique ou culture chinoise. 









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