Dans Scivias, le livre de ses visions mystiques, l’abbesse Hildegard von Bingen (1098-†1179) y décrit abondamment plusieurs émanations féminines du divin. Scientia Dei (Connaissance de Dieu), Sapientia (Sagesse), Caritas (Grâce, Charité), Ecclesia (Communion, l‘Église). Dans sa vision du monde, ces émanations sont partie intégrante de la divinité. Mieux, elles sont aussi la Creatrix, l’aspect féminin créateur du monde.
O virtus Sapientiæ,
quæ circuiens circuisti
comprehendendo omnia
in una via quæ habet vitam,
tres alas habens,
quarum una in altum volat,
et altera de terra sudat,
et tertia undique volat.
Laus tibi sit, sicut te decet,
o Sapientia.
Ô vertu de Sagesse
qui encerclant et encerclée
comprend tout
en un chemin qui possède la vie
trois ailes Tu as,
l’une s’envole dans les hauteurs,
et une autre s’instille dans la terre,
et la troisième vole de toute part.
Louée sois Tu, ainsi qu’il se doit,
ô Sagesse.O virtus Sapientiæ,
antiphone composé par Hildegard von Bingen
Ce rôle actif de Sophia (Σoφíα en grec, ou Sapientia en latin), la Sagesse, est encore plus détaillé dans les manuscrits gnostiques découverts en 1945 à Nag Hammadi1.
Ils racontent qu’Avant le commencement, l’Un était dans un état indivis, de silence, de plénitude appelé le Plérome. Il émana des Éons (αίών, Âges, Éternels), par succession de couples parfaits.
Puis, par émanations des Éons eux-mêmes, se formèrent d’autres couples.
À la septième génération, Sophia apparut, avec son principe mâle, le Désir. La dernière et la plus éloignée de sa source, elle aspirait à y retourner, et à s’unir avec, la comprendre dans son infinité.
Son désir était tel qu’elle risqua de se perdre elle-même dans sa quête inextinguible au contact de l’Abîme primordial.
Pour rétablir l’harmonie dans le Plérome, lui fut envoyée Horos, la Limite qui la supporta et l’enveloppa.
Mais au contact de l’Abîme, son désir avait engendré le monde matériel, une œuvre effrayante et effrayée, où le germe de l’Esprit est absent et dont elle parvint à se détacher.
Le monde fut alors séparé par Horos, pour préserve le Plérome.
Cependant, une fois rétablie au sein du Plérome, Sophia comprenant la douleur de sa chute, donne à l’humanité nouvelle-née, perdue dans le monde matériel, la Connaissance du Bien et du Mal, autrement dit la connaissance de sa limitation, instillant en elle la lumière de l’Un.
Dans la croyance gnostique, Sophia en vient donc à représenter le voile de la connaissance, qui sépare ou illumine de la connaissance de l’Un.
Ceci n’est qu’une trop rapide introduction à une vaste littérature riche et ancienne.
On peut la lire de bien des façons. Comme une œuvre religieuse, doctrinale, ou comme une œuvre poétique, capable de remettre en question nos convictions, ou même comme un livre à suspense, riche de mystères et d’inconnus, toujours aujourd’hui.
P.D. James, une auteur de romans policiers, disait avec une grande lucidité dans une interview récente2 que le roman policier était centré autour du mystère, et de sa fascination, citant le succès du Da Vinci Code. Elle explique que le rôle du roman policier est d’apporter une fin rationnelle et rassurante au lecteur, tout en confirmant essentiellement deux choses. Que les problèmes peuvent être résolus par nous-mêmes, sans secours supernaturel, et que la bonté est la norme, et le crime l’anomalie.
Pourtant, même si elle peut être lue en tant qu’objet d’investigation, cette littérature millénaire n’a pas pour but de parler à la raison.
Dans Contact, le film adapté du roman de Carl Sagan, l’héroïne, Ellie, une scientifique, découvre un signal provenant de l’espace qui semble indiquer une communication intelligente.
À elle, qui invoque la raison et la preuve scientifique comme boussole, il est demandé à un moment si elle aimait son père, décédé. Elle répond oui, étonnée de la question. La réponse ne se fait pas attendre. « Prouve-le », répond son ami.
Tout au long du film, Contact montre combien les mondes de la science et de la foi sont incompatibles, non pas pour des raisons historiques, ou de conspirations humaines, mais du simple fait que le sujet de leur intervention est différent.
La foi est essentiellement intérieure, et ne peut être communiquée par la preuve ; elle est seulement éprouvée. La science, elle, se base sur des faits réels, immuables, reproductibles.
C’est tout le dilemme et la détresse d’Ellie à la fin du film, où elle est incapable de prouver son expérience, et encore moins de la renier quand on lui demande de l’analyser à l’aune de ses critères scientifiques.
Il est dit que la religion traverse une crise. À son époque, il y a près de mille ans, Hildegard le disait déjà.
Compatir, apaiser, guérir, inspirer, tel était le sens qu’elle donnait à sa présence au sein d’une Ecclesia ayant perdu sa vision intérieure, et sa capacité à ressentir et vivre une unité transcendante.
La balance qui a souvent pesé de façon excessive dans les dogmes religieux et les horreurs faites en leur noms se prend aujourd’hui à osciller dangereusement entre ces deux extrêmes qui ne parlent pas le même langage.
Sophia nous apprend une chose pour nous aider à les réconcilier. Que croire n’a de sens qu’associé au savoir, en particulier du savoir de son ignorance, et de la limitation. Car la nature de l’Un est d‘être en constant état de découverte intime, éternellement inconnaissable, même pour Soi.
- 1 Des interprétations très personnelles de ces mythes figurent pour une large part dans la trilogie VALIS de Philip K. Dick.
- 2 Voir ce lien pour visionner l’interview



Ceci est mon journal (blog) et portfolio où je parle de thèmes variant de la technologie aux arts (graphiques ou culinaires), de metaphysique ou culture chinoise. 









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