Peu de gens ignorent complètement l’histoire de Narcisse. Ou plutôt, l’une de ses multiples versions. L’histoire a été racontée bien des fois, et a inspiré de nombreux artistes3.
Avec l’avènement de la psychanalyse, le mythe a même accouché d’un nouveau mot, “narcissism” (via l’allemand narzissmus, inventé autour de 1899), réduisant sa richesse originelle à une simple perversion psychologique.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ont une vague idée de l’histoire, mais qui ont au contraire une idée très précise de ce que connote ce mot.
À quoi cela se réduit-il alors ? Un garçon tombe amoureux de son reflet dans une mare, et se noie. Fin de l’histoire,… quoi de plus stupide ?
Ce monde semble si désireux de ne laisser aucune place à l’imagination, en faveur des faits “réels”, que nous ne faisons qu’effleurer la surface. Précisément.
Nulle surprise à ce que Ken Wilber parle de la génération du baby-boom comme d’une génération narcissique, tout autant qu’il dénonce la “terre plate” (culturellement parlant) dans laquelle nous vivons, que cette génération a aidé à construire.
Dans cette grande galerie de miroirs, nos interprétations des mythes nous disent tant sur nous-mêmes. La façon dont nous percevons le monde, dont nous avons accepté certaines interprétations faites par d’autres, sans se soucier de parcourir le chemin menant à la compréhension personnelle. Il en est bien souvent de même pour les nouvelles lues ou entendues tous les jours.
Mais revenons à Narcisse. Comment dans ce cas obtenir un nouveau sens, une vue fraîche sur un sujet en apparence si galvaudé?
Oscar Wilde avait une interprétation très particulière sur le mythe qu’il a exprimée dans ces mots touchants4 de ses Poèmes en prose .
Quand Narcisse mourut, la mare de ses plaisirs, d’une coupe d’eaux douces, se changea en une coupe de larmes salées et les Oréades vinrent, en pleurant, à travers les bois, chanter près de la mare et la consoler.
Et quand elles virent que la mare, de coupe d’eaux douces, s’était changée en coupe de larmes salées, elles défirent les boucles vertes de leurs cheveux et s’exclamèrent à la mare, et dirent.
- Nous ne nous étonnons pas que tu pleures aussi Narcisse, tant il était beau. – Mais Narcisse était-il beau? dit la mare. – Qui mieux que toi aurait-il pu le savoir? répondirent les Oréades. Il nous a négligées, mais toi, il t’a courtisée, et il s’est penché sur tes rives, et il a laissé reposer ses yeux sur toi et c’est dans le miroir de tes eaux qu’il voulait réfléchir sa propre beauté.
Et la mare répondit: – J’aimais Narcisse parce que, lorsqu’il était penché sur mes rives et posait ses yeux sur moi, dans le miroir de ses yeux je voyais se réfléchir ma propre beauté.
Que dire de plus ?
- 3 Léon Battista Alberti (1404–1472) a écrit quelque chose d’intéressant à ce propos : « En conséquence j’ai l’habitude de dire à mes amis que l’inventeur de la peinture, selon les poètes, était Narcisse, qui fut changé en fleur; car, comme la peinture est la fleur de tous les arts, ainsi le conte de Narcisse épouse parfaitement notre propos. Qu’est la peinture sinon l’acte d’embrasser par les moyens de l’art la surface du lac? »
- 4 Autres poèmes d’Oscar Wilde



Ceci est mon journal (blog) et portfolio où je parle de thèmes variant de la technologie aux arts (graphiques ou culinaires), de metaphysique ou culture chinoise. 









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